• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L’HIVER IX



LUNDI

Dans le Cercle des Menteurs, je retrouve al-Mokri. Un signe soufi pour me remettre sur la route du Sérail. Il revient d’un long voyage, aussi long que celui de Ibn Batutta… et personne ne le reconnaît. Il est trop insignifiant pour être à la hauteur de sa réputation et d’ailleurs, apprend-il, il est déjà mort. Où cela ? Mais ici ! Telle est la réponse qui lui est faite dans chaque ville de son pays d’origine et il visite ses tombes l’une après l’autre.

Il se disait par moments : c’est comme si je n’avais pas voyagé, comme si je n’avais pas vécu. Sa tête s’allégeait. La plupart du temps, il ne pensait plus.

J’ai beaucoup réfléchi au retour d’Osmin, à sa route, mais jamais à celle de Selim. En tous cas jamais à celle de Selim sans Osmin, après le Sérail…. Il y avait bien eu une courte nouvelle, mais elle a depuis été réattribuée à Osmin et à son voyage.

À cette piste, s’ajoute de manière impromptue la découverte de la Mihrap ou Génésis d’Osman Hamdi Bey. Qui est cette femme en jaune assise au milieu des livres sur un rahle (lutrin dédié au Coran) ?


MARDI

Cours en Visio, le retour. Un temps d’étude de la scène d’humiliation publique de Fabiano Fabiani (quel nom de starlette !). La longue réception des nobles par leurs noms et titres me rappelle l’interminable début de la Princesse de Clèves, dans la grande tradition du roman historique avant la bascule dans le « brouillard » (c’est ainsi que La Rochefoucauld surnommait madame de Lafayette). La magie lugubre, dézinguée, mécanique si propre au XIXe siècle qui surgit au milieu de tout ce tralala historique :

Faites attention, et prenez garde à vous tous tant que vous êtes, car vous allez voir que je n’ai qu’à frapper du pied pour faire sortir de terre un échafaud !

La rupture avec le petit comité de la tragédie classique : « Ouvrez cette porte à deux battants ! Toute la cour ! Tout le monde ! Faites entrer tout le monde » exhorte la reine ! Comment pourrait-il y avoir un quatrième mur ? Un paravent indiscret tout au plus dans les scènes d’alcôve qui précède ce grand désaveu. Même quand elle perdra la partie, ce sera « sur scène », au vu et au su de tous. L’alternance du privé, de la confidence et de l’éclat. Un théâtre vocal s’il en est.


Nouvelles réponses à l’atelier Non loin de là : les profs plus enthousiastes que les élèves. Je me trompe de cible probablement, mais n’est-ce pas le fondement de tout enseignement ? Tirer une flèche vers une cible qui n’existe pas encore ?

Cette proposition #2, entièrement sans ma bobine, une piste à suivre. Pour les ateliers d’écriture et pour les tutos par cœur pour le Deuxième Texte.


MERCREDI

Xavier Georgin chez le Roi. Quelles retrouvailles ! Nous cheminons presque deux heures, des livres partout dans le café, des histoires de trumains, certains proches, d’autres presque inconnus. Nous croisons des techniques, des angles d’approches et le souci commun du temps, du temps qui ne sera pas infini et qu’il convient de protéger. Au fil de la conversation, des textes réapparaissent… tombés dans les limbes, j’avais même oublié les avoir écrits. Je les relis avec surprise… Ils font partis de ce drôle de coffre des projets non aboutis. Projets musicaux, s’entend, si fait que j’ai du mal à les considérer comme miens tout à fait. Mais pourtant ces textes tiennent debout tout seuls. Ces poèmes écrits autour des Kindertötenlieder de Malher pendant une résidence à Royaumont… Qu’en faire à présent de cet étrange recueil ? L’illustrer ? Le donner sans sa musique ? Mentionner sa musique absente : romances sans paroles à l’envers ? Mettre en vis-à-vis les poèmes de Rückert (en allemand ? Traduits ?) et les miens, lointain écho ?

Nun Il disait, sans cesse Nun Et moi, Perdue dans mon mauvais allemand Perdue comme nous l’avons tous été tous et toutes ici présents À un moment Perdue comme nous l’avons tous été Cet été-là, là-bas Moi, Quand lui disait Nun Je comprenais Noon Lui disait Nun À présent À présent, Nun Il le disait tout le temps Pour lui c’était sans cesse Nun Le même instant Mais moi j’entendais Noon J’entendais midi Le pique-nique La rivière dans son lit Midi ici qui conservait l’apparence de la vie Noon à table Avec nous Avec nous qui le guettions À travers les larmes et l’épuisement À table avec nous, il était Nun Comme avant Comme si rien n’était arrivé Mais C’était la nuit qu’il vivait C’était la nuit Toute la journée Vers minuit Il faisait du café Dans du verre Qui brûlaient les doigts Pour se réchauffer Vers minuit Nun Les heures s’étaient effacées Et seul demeurait Le gros cadran de la lune Moon Rond, blanc, aveuglant Sa couronne cassée Nun Et le froid à son front Contre la vitre L’aube n’en finissait plus d’arriver Confondue tout le temps Avec la lumière des phares Jaunes serpentant sur l’étroit chemin Jusqu’à notre maison Les phares retardataires éperdus De la famille lointaine Des amis éloignés Qui n’en finissaient pas d’arriver Nun Les heures s’étaient effacées

L’atelier d’écriture proposé à cette occasion aux participants, musiciens, musicologue, je l’ai perdu. Il doit en demeurer des traces dans un carnet. Un carnet bleu. Cela avait été pourtant bien décisif : j’inventai une façon de faire écrire des personnes qui n’écrivaient pas en leur soumettant des questions extrêmement précises. La question de l’entretien qui fait ces derniers mois un tour incessant remonte peut-être à ce moment ? Ou juste avant, aux Joyeuses Commères de Windsor où j’avais tant glané en demandant simplement : how do you like your eggs ? What is your hobby ? What is your first name ? Je m’intéressais moins au comment qu’au quoi, alors.


JEUDI

La quadrature du cercle des librettistes. J’ai envoyé une demande au CNL. J’ai reçu un refus : la règle et la règle. Avoir été édité et diffusé dans le réseau des librairies. Je vais maintenant écrire au CNM et attendre. Je caresse l’idée de pouvoir être payée pour écrire. Je l’ai déjà été fréquemment : les commandes de spectacles. Mais une résidence, cela fait si fort envie. La seule que j’ai vraiment connue, Beaumarchais me l’a offerte sur mes deniers de bourse à l’écriture lyrique. Sofia. Un mois. Il faudrait repartir. Mais je sais aussi qu’une forme d’écriture ne peut pas être un gagne-pain, ne peut pas dépendre de. Cette consolation est aussi maigre que les vaches.


VENDREDI

D’un coup le temps revient. L’air aussi. La respiration se fait plus longue. Deux semaines dans le temps de la province. Je rêve sans mal au ventre aux petits gestes, ces kairns de ma route qui vont à nouveau pouvoir se constituer : chaque jour correction de trois articles du Journal d’un mot [1-3], ajout de quelques lignes à la litanie de l’eau du Sérail — des lieux de l’eau, des occasions, et peut-être de nouveaux paragraphes… —. Ce qui est en cours, court : les entrées quotidiennes pour [MODE] puis [FRÈRE], la Dose de poésie à quoi j’ai pu consacrer une attention plus tranquille, plus profonde — récupération sous la dictée d’une traduction de Kathleen Jamie, demande à Helena Barroso d’un coup de baguette magique pour dénicher une traduction d’un poème de Soror Violante do Céu, dont la lecture de l’article d’En attendant Nadeau, Trésor de la poésie du Portugal (ce titre désuet, si doux qu’il sent la vieille page d’un programme de Connaissances du Monde et c’est Nicolas Bouvier qui en serait le projectionniste…) m’avait rendue curieuse. Finalement, elle la signe elle-même, avec l’invention du mot « esquivance ».

Je m’étais promis de retourner à Porto pour mes 50 ans, plusieurs années j’ai nourri ce rêve très doux et sucré comme les petits verres de quarante d’âge d’une soirée vieille de bientôt deux lustres, qui loge à présent dans le quatrain de Khayyam qui m’accompagne à chaque moment heureux :

Bois du vin ! C’est lui la vie éternelle Le trésor qui t’est resté des jours de ta jeunesse La saison des roses et du vin et des compagnons ivres Sois heureux un instant : cet instant, c’est ta vie

Il est clair à présent que je n’irai pas plus loin que ce poème. Il est une consolation inextinguible, comme l’amitié que me font ceux et de celles qui prennent un moment pour me traduire un poème.

Et voilà : je dis que le temps revient, mais j’écris ce journal et ma liste va à vau-l’eau. Heureusement que dans la rue, tout à l’heure, je me suis étonnée de l’absence d’un lac, remémoré la descente en eau-vive qui nous poissonne, qui nous fait corps de l’eau. Ces deux gouttes sauvent ma journée.


SAMEDI

Dans la quatrième entrée sur le mot [MODE] du Journal d’un mot [an 4], je relate ma perplexité devant la demande, énoncée avec le captcha, « je suis un être humain ». Ou plutôt je ne la relate pas. Pas directement. Ce qui aurait pu faire le cœur de cette entrée c’est l’inexplicable trouble, la très profonde perplexité dans laquelle ce changement de vocable (je ne suis pas un robot — je suis un être humain) m’a plongée. Dans ce journal depuis deux semaines apparaît quelque chose du journal intime que je n’aurais pas envisagé de partager auparavant. Une forme pour ce partage. C’est encore bien flou. Un journal d’écriture peut, je crois, s’épargner certaines poses — ou bien on n’en finit jamais de l’illégitimité et de la plainte —. Mais j’ai plus souvent qu’à mon tour jeté le bébé avec l’eau glauque de ce bain. Je ne savais pas comment les différencier alors, il n’y avait pas de corps, pas de forme, faut croire. C’est en train de changer. Lentement. Il pourrait y avoir une manière de dire l’angoisse, la déception, la perplexité de telle sorte que cela contribue à ce qui reste à écrire. Dans les temps du journal privé, il arrivait souvent qu’il se reverse dans des écrits dont je faisais la publicité. En passant de l’autre côté, j’ai rompu cette liaison. Il n’y a plus de journal privé, tout simplement. Mais son espace, dans ma pensée, est demeuré libre d’accès. Depuis quelques semaines, il se tient à nouveau, une bribe ici, une autre là. Cette publicité d’une part de l’intime, c’est aussi la question de l’autobiographie. Question délicate.