• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'HIVER I

Dernière mise à jour : 30 déc. 2021


La neige pelage / de plumes sous la main chuchote / je suis ton trésor



DIMANCHE Dans quelle mesure la lignée des femmes serait-elle le serpent d’une mer de sang ?

Y serai-je encore rappelée quand la lune ne sonnera plus mes heures ?

Comment continue-t-on à la penser quand le sang disparait ?

Voilà une chose que Martine Tollet savait. J’aimerais parler de ça avec elle.


f me parle comme une speakerine de la télévision . Chaque nouvelle proposition de l’atelier d’écriture du Tiers Livre, m’offre le loisir de croire qu’elle ne s’adresse qu’à moi, tant elles collent à mes préoccupations. Autobiographies #14 me confirme dans ma paranoïa, mais je l’amende : ce ne sont pas tant les photos qu’on n’a pas prise que les lettres qui n’ont pas été écrites ou bien ont disparu. J’ai interrogé mon grand-père Marcel à ce sujet. J’ai eu droit à une nouvelle papillote :

— La correspondance de la vieille Mamie ? Ben les lettres qu’elle a envoyé on ne les a plus!

Ce qui va de soi pour tout.e un.e chacun.e sauf pour les écrivain.es. Marina Tsvétaïeva qui prenait note de l’intégrale de la triple correspondance entre elle, Rilke et Pasternak m’a mal habituée… Reste donc à l’écrire, la correspondance de la vieille Mamie. Comme le polar gantois. J’écris là où il y a de la place ? Un vide ?


LUNDI Alors que je retourne vers les montagnes, Facebook me propose une photo souvenir de 2009, en cuisine avec la Jeanne. C’est une de mes photos préférées. Je l’ai légendé à deux reprises :

Pour la fin du monde, je ferai du caramel pour tous avec mamy Jeanne. 2012

La voix qui donne les justes mesures approximatives est toujours bien nette à mon oreille. 2021

Un ancien élève attire mon attention à cette occasion sur le Tenzo Kyōkun 典座教訓, Instructions au cuisinier zen :

Quand vous faites la cuisine, ne regardez pas les choses ordinaires d'un regard ordinaire, avec des sentiments et des pensées ordinaires. Avec cette feuille de légume que vous tournez dans vos doigts construisez une splendide demeure de bouddha et faites que cet infime grain de poussière proclame sa Loi. (...) Ainsi, quand vous avez affaire à une matière grossière, ne la traitez pas sans égards. (...) Il est important que votre esprit ne change selon la qualité de l'objet. Si votre esprit dépend des choses, c'est comme si vous changiez d'attitude (...) selon la qualité de la personne que vous rencontrez. Un tel comportement n'est pas celui d'un homme qui pratique la voie.

MARDI

Je découvre l’existence des complétives dans un tweet de Laélia Véron. Tempête sous un crâne : enjambe-t-on la complétive dans les alexandrins. Occasion en or pour rappeler Pierre sur ses anciennes terres normaliennes. Transcription d’un grand moment de geeks gcrâne : enjambe-t-on la complétive dans les alexandrins ? Occasion en or pour rappeler Pierre sur ses anciennes terres normaliennes. Transcription d’un grand moment de geeks grammaticaux :

— Je me réveille avec cette question : enjambe-t-on également la conjonctive complétive dans les alexandrins ? Et à qui d’autre demander ça ?

— Un exemple ?

— Dans un mois dans un an comment souffrirons-nous

Seigneur que tant de mers me séparent de vous

Que le jour recommence et que le jour finisse…

(Ce sont des complétives, je crois…)

— Ce sont tout à fait des propositions conjonctives complétives, bravo ! Mais je ne parlerais pas d’enjambement en la matière. Pour moi le terme d’enjambement sert à décrire une divergence entre structure syntaxique et structure du vers. Ici « que » est une cheville forte, qu’on trouve en début de vers.

C’est toujours une histoire de curseur de la rupture : s’il y a rupture syntaxique, c’est quoi ? C’est pour quoi ?

— Par conséquent, il fait développer une grande vigilance. Jusqu’ici je tenais pour acquis l’enjambement dès qu’une marque de relative pointait son nez. Dans la tirade de Bérénice, l’effet est haletant. Mais si l’on exclut les complétives, alors ça réduit drastiquement les occasions

d’enjambement dans l’alexandrin classique.

Merci en tous cas pour ce moment de geekerie grammaticale.

— Je suis très sceptique vis-à-vis des outils de description de la langue. Ils exhalent toujours pour moi un parfum politique douteux et me font penser à un arsenal d’interrogatoire pour faire parler les plus récalcitrants : leur nombre signale le raffinement de cruauté de leurs auteurs. Décrire, oui, faire entrer le singulier dans des catégories non. Je souhaite que la grammaire reste une matière contradictoire, dialectique, un terrain non pas pour les sachants, mais pour les opinions.

Ce n’était donc là que mon opinion.

— De mon côté j’aime l’ultra contrainte classique. Ou celle des versets Claudeliens. Ces cages précieuses pour les monstres. L’espace qui s’y trouve malgré tout. Comme certains aiment les sacs lourds pour randonner.

— Oui, moi aussi. Les plantes carnivores avec des tuteurs.

— Bien vu.


Hors la joie de cet échange, son luxe, je dois animer quelques séances en ligne pour l’opération #JeLaDis. L’enjambement ne souffrira pas l’approximation : j’ai découvert récemment que certaines personnes considéraient de bonne foi que l’espace suivant le vers était uniquement là pour faire signe, pour faire joli, et non comme la marque d’une suspension à respecter dans la lecture. Pas question de les égarer en leur promettant des enjambements déconseillés par la faculté parce que j’aurais étendu la règle des relatives aux complétives. Je dois consulter le livre de la loi : le jeu verbal de Michel Bernardy.

Je reprends les Défets, journal des montagnes, avec ces grandes interruptions :

Est-ce que je n’ai pas écrit lors de mes dernières visites ? Ou bien ailleurs ? Nous avons commencé l’inventaire des papiers, carnets, documents de tous ordres que Marcel a mis de côté. Même les lettres et les cartes que je leur ai adressées il ne veut pas les garder. Ils avaient également brûlé leur correspondance amoureuse une fois marié. es. Je les soupçonne d’entreposer sans aucun sentimentalisme. Par flemme.

De ce nouveau flux d’archives, que dire ? J’ai trois souvenirs ?

  • Un télégramme de mon père pour mes un an — 12 mai 1973 — expédié de Marseille. Je ne l’avais jamais vu. Il faut que je mette le nez dans le livret de famille : je crois que mes parents n’avaient pas encore divorcé à ce moment-là, mais qu’il était déjà parti pour l’armée. Un geste diplomatique donc. C’est surtout la forme du télégramme qui m’étonne. Son support de papier brun — je les imaginais bleus — les encres différentes, et la date imprimée du 12 mai 1973.

  • Une affiche de mon spectacle Athalie au CNSMDP. J’avais opté pour un visuel façon fêtes des écoles chez Madame de Maintenon.

  • Une grande enveloppe de certificats de vaccination de mon beau-père, apte au travail d’ambulancier. Son brevet de maître-nageur. Une photo sur une carte. Marcel me rappelle que Pierre avait tous les permis possibles (poids lourds, convois exceptionnels, bateau…) et qu’il buvait. Un gendre préféré.

  • Retour du Livre de ma Naissance, que j’avais découvert l’été dernier, acheté par ma grand-mère et dans lequel figure un nom qui était leur secret.

  • Un supplément détachable du pèlerin : « Comment enregistrer vos proches ? » en couverture… Avec quelques conseils pour écrire l’histoire familiale à l’intérieur. Il n’a aucune idée de ce que je fais et comment en aurait-il ? Il ne va pas me lire en ligne. Mais il y a une forme de vertige dans une telle contrebande.

  • Au milieu de tout ça, je saisis sous sa dictée la nécrologie qu’il s’est écrite et qu’il croit prétentieuse. Il rit de gêne chaque fois qu’il évoque un point positif à son sujet. Après, pour la première fois, il est question de son trop travailler. La sonnette d’alarme de la médecine du travail a fait son office, mettant un terme à des journées de 20 h (livraison le jour, taxi la nuit), mais quand on arrête de faire des journées de 20 h, c’est rarement pour passer à 8 h quotidiennes.

Je demande grâce pour le dossier restant, qu’est-ce qu’il me réserve sous sa couverture orange ? Je me méfie de ce grand chamboule-tout du vide-grenier familial. À chaque jour suffit sa peine. Nous verrons la suite demain.

J’ai l’espoir d’écrire sur Jeanne Chatellard, dite la vieille mamie, pendant mon (mes ?) séjour ici. Commencer par un tour au grenier. Voir des choses qui restent. Il n’y a pas de romanesque possible. Confusément, je sais qu’il s’agit d’une approche en crabe, à la manière de l’Amnésie de l’Enfance : pas de fausses proportions. Stylistiquement, pas de romance, pas de nivellement. Les formes brutes, l’asyndète poussée au maximum de ses possibilités. C’est le prix de l’apparition éventuelle d’un je — qui n’en vaut peut-être pas la chandelle, mais qui fait figure d’objectif dans le lointain pour l’instant —. Approcher quelque chose de cette famille, comme j’ai voulu le faire avec Cet Amour, sans prétendre à rien d’objectif, mais en me dégageant des voix anciennes. Tout ça est de l’ordre de la sensation, pour l’instant. Sensation bousculée par mon arrivée sur les lieux, dans la maison même de Jeanne Chatellard. Je regarde d’un œil neuf.

MERCREDI

Commence avec une vidéo soft vintage de f Pourquoi écrivez-vous ? D’abord rien, le cerveau lent qui flotte au-dessus de la cuisine où je découpe des poireaux sur la longueur avec un opine affuté. Pas moyen de faire autrement (l’écriture, pour les poireaux, hachés ou en rondelles). Peur du temps d’y réfléchir qui (comme la culpabilité de ne pas écrire, la plainte, le bruit des réactions trop vives…) mange le temps d’écrire. Mais j’ai répondu avant-hier : j’écris là où il y a de la place ? Un vide ?


JEUDI

Je m’étais réservé la série de contes en forme de calendrier de l’Avent enregistrés par Laurent Peyronnet sur sa chaîne Quelque chose à vous lire pour ici. Ici, le temps et les montagnes. Ici, d’où viennent mes contes. Ce matin, en forme de réveil j’ai écouté La Femme aux Mains de Lumière. Je l’ai choisi pour la parenté de son titre avec La jeune Fille sans Mains et à la réflexion — celle qui advient en écrivant. En écrivant en pensant… — ce premier conte pourrait s’inclure dans le second. Il faudrait alors envisager deux époux pour la jeune fille sans mains, et grande serait la tentation d’aller faire un tour par La Maîtresse d’École, conte serbe, que je garde toujours par-devers moi et dont j’aimerais écrire une version qui s’échappe de la moralité d’église présente dans celle que j’ai lue, comme un épais vernis sous lequel le bois peine à respirer. Mais pour en revenir à La Femme aux Mains de Lumière, le conte m’a ramenée vers une écriture inachevée très ancienne. Je ne sais pas si je pourrai aisément la retrouver, le titre même m’échappe. Je fouille l’ordinateur et les nuages : chou blanc. Je ramène tout sauf le poisson d’or (nouvelles érotiques, archives d’Alice A, variation de Hansel et Gretel façon polar délirant et la transcription de La Maîtresse d’École revue et corrigée : ah ben je l’avais déjà fait…). C’est bête, je viens de comprendre quelle était véritablement la forme de ce texte, écarté, car inachevé. C’était un conte. Une femme observe depuis la fenêtre d’un château un homme qui pêche, plongé à mi-corps dans le lac en contrebas. Quand il revient, elle a disparu laissant seulement derrière elle trois petits pains. Espérons qu’ils soient durs comme un disque, rangés dans un tiroir, ailleurs. Je ressasse sur la question du rangement des textes, mais comment faire autrement : il y en a (ura) de plus en plus. Devenir consciencieuse sur le tard et coller des mots-clefs à mon trousseau.


VENDREDI

La prise en notes des Femmes-Montagnes m’aura pris quasiment tout mon temps cette semaine. Je ne compte pas écrire là-dessus dans l’immédiat. La famille, ça fait beaucoup d’un coup. Les liens, les branches marcottes apparaissent. Pas forcément qu’en dire et comment le dire. Laissons reposer la page.


Toujours prise dans l’inquiétude de la fin du journal d’un mot, c’est-à-dire d’avoir pris trop de retard pour passer à la nouvelle version dès le 1er janvier (un mot par semaine, 7 entrées). Une longue conversation d’amitié avec Peters Bernard — le meilleur graphiste du monde — me rappelle que je suis en chemin, et pas seule. Les fréquents témoignages d’intérêt sur FB m’accompagnent aussi. J’ai un grand besoin de donner corps à mes sommes, à mes travaux, à ces gestes minuscules accumulés.


SAMEDI

Écouté il y a plusieurs jours le conte Enlevé par la lune m’occupe beaucoup. C’est un récit de voyage, celui d’un Shamann. Il me fait la leçon. Celle de plus d’indépendance dans les récits du voyage d’Osmin : je dois accepter leur nature, leur nature apparemment décousue, abstraite, leur mystère qui n’est pas une dérobade, mais une descente profonde dans la forêt du dessous, dans l’espace étroit qui sépare la nuit du jour et où traînent les rêves les moins farouches. Je trouve la trace de cette façon, de cette règle déjà dans mon journal Défets, à la date du 16 mai 2019 :

disparition des personnages bien-aimés, Sérail en cendre, ultra solitude du dernier témoin — Osmin, chez Kronauer serait un immortel Simbad/vision fugitive qui traverse tantôt, la posture de Mousse devant le grand coffre du pirate Mordicus — ils font grésiller le présent du Sérail, fantômes avant l’heure.

Je n’ai pas cessé de me rappeler et d’oublier la nature phénoménale d’Osmin. Non-humaine. Ce matin, je tombe sur une photo de Nils Gusten — qui créa le rôle dans L’Enlèvement au Sérail —, avec son fils, bébé hilare et son épouse. Nils ne peut pas lire ce que j’écris d’Osmin, ce qu’Osmin, tel qu’il l’a créé m’inspire. C’est une situation sans malaise — la confiance a été accordée pour créer — mais troublante pourtant. Une fois encore Robin Hobb et son refus absolu d’être lue par son mari (avant pendant ou après la publication) traversent ma page. Nils ne peut pas connaître la vie qui s’est développée à partir de son geste. Il ne peut pas en connaître le détail, mais il sait que je suis au travail, que je brode ses habits de scène. Si je lui racontais les grandes lignes de ce voyage d’Osmin, ses yeux brilleraient comme à chaque proposition de jeu. Un pacte d’enfance. J’ai fait beaucoup de lectures périphériques pour faire patienter et alimenter ce chapitre des Balkans qui ressemble à une tartine de trous. Elles me seront utiles si et seulement si je me laisse enlever par la lune, à présent.