• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'AUTOMNE X


La Mosaïque… le grand chantier des écrits Sérail, décembre 20

LUNDI

Le dimanche, j’avais rêvé de le consacrer à écrire. Finalement, que du code. La grande tentation de créer un site neuf pour héberger ce journal — tabula rasa ou perestroïka — une fois écartée (un peu de cohérence, s’il te plaît), encore une lente tergiversation : où aller ? Des sites, il y en a déjà trois.

Celui de l’opéra — monté ou enseigné —

Il accueille mal les textes longs avec sa colonne qui les flanque à droite.

Celui du Sérail

Une danseuse, ce site. Je l’ai construit pendant l’hiver 20. J’étais alors complètement dépassée par le corpus émanant de cette étrange suite de notre mise en scène de l’Enlèvement. Je me perdais dans les textes. Je ne pouvais déjà plus m’en saisir, alors même que l’histoire n’était pas encore racontée.

Pendant la création de l’Enlèvement au Sérail en 2018, j’avais commencé à écrire des petits récits pour conserver l’histoire de tel ou tel accessoire (tapis usé à la corde, chapeau rose…) que j’inventais sur le plateau pour concentrer les interprètes. Bientôt d’autres étaient apparus pour croquer l’invention des personnages du personnel ou des invités par et avec le chœur. La tournée a couru sur une année entière, les textes se sont accumulés. Selim Bassa en était le personnage central, l’homme-centre, comme à la scène. Le Sérail, nous l’avions créé avec l’équipe de maîtres et maîtresses d’œuvres dans une telle effervescence, dans une telle liesse et dans une telle profondeur, qu’une fois le temps des spectacles révolu, j’ai souhaité y demeurer. J’ai continué à l’écrire, moyen imparable d’en conserver les clefs et l’usage. Pour moi seule. La gouvernance d’un Sérail. L’histoire, comme moi, a pris ses aises dans ce grand bâtiment, puis dans la ville où l’action était située (Vienne), puis dans des escapades toujours plus lointaines…

La dernière représentation a eu lieu en janvier 2019. En décembre 20, j’étais à la tête d’un Sérail labyrinthique et cette situation, que j’avais ardemment désirée, d’un coup presque m’est devenue intolérable. J’ai créé un site sur Wix, acheté un nom de domaine — j’imagine que j’aurais pu tout aussi bien investir dans un coffre en Suisse, mais la préservation et le secret n’étaient pas les seuls enjeux de cette mue —. J’ai essayé des classements différents à partir de dossiers papiers, de codes couleur (voir photo)… jusqu’à ce qu’une structure se dégage : Avant, Alors et Depuis. Pour chacune de ces pages, les mêmes sous -pages : Les lieux, les portraits, les objets. J’aurais voulu que le site ressemblât à un jeu vidéo, avec des indices cachés. Je me suis donné bien du mal pour que les menus disparaissent dans les images de fond, dans la mosaïque. Je rêvais de tiroirs secrets, de mécanismes dissimulés… Mais au bout du compte, la magie s’effondrait quand la page s’ouvrait. La mise en page y est désolante. Au moins il reste cette boîte à secrets. Et sur la page Depuis, un blog qui inscrit le texte dans une éternelle actualité, dans un infini remaniement où des faits divers, des études viennent répondre à la légende du Sérail, alimenter ce drôle de monstre, avide et gourmet.

Il est possible que je remplace à terme ces textes par leur enregistrement. Il me semble qu’alors la magie tiendrait. Me poser la question de le reconfigurer de A à Z pour en faire la coquille d’accueil de ce journal (changer de nom, de charte graphique…) m’a fait prendre conscience à quel point il était encore nécessaire et… irremplaçable. Je vais vers la clôture d’un récit, mais je sais à présent que je ne fermerai jamais complètement cette porte.

Dans la mise en scène, Selim Bassa disparaissait dans un nuage de fumée pendant le finale, non sans avoir donné son pouvoir à Osmin, achevant par là une initiation que j’aimais à lire dans le parcours de ce personnage et de son interprète (la basse suédoise Nils Gustén). (Je n’aurais pas dû être surprise donc de voir Osmin détrôner Selim dans la prose du Sérail. L’essor du personnage est tel que j’envisageais de lui consacrer un grand récit, un livre. « Osmin sur la Route ». Mais cette grande partie de chaises musicales est loin d’être achevée et si la colonne sinueuse de la route d’Osmin en est devenue l’ossature, tout le Sérail lui tourne encore autour et s’ingénie à trouver une petite place libre où déposer ses contes.

Celui de Café, comme on dit, site de la compagnie Café Europa

Terriblement bricolo, avec une côté gentillet qui m’exaspère et dont je suis responsable pourtant. Bric-à-brac de fées dont je ne sais me défaire, noms alambiqués, comme celui de notre atelier en ligne : l’Inventarium. Ma première compagnie s’appelait La Boîte à Jouer… Je suis désespérée de ne rien sortir de plus sérieux, et puis je me rappelle à quel point le jeu m’a sauvé la mise. Et la chance qu’une forme d’enfance refuse de quitter sa place fondatrice. Je peux toujours caresser le rêve de faire cavalière seule sur mon fier journal d’écriture, mais la vérité demeure qu’il appartient à ces murs où d’autres se retrouvent, pour qui j’écris des livrets, du théâtre et des formes qui me laissent perplexe. Ici, donc, ici, dorénavant, après un grand ravalement.

MARDI

Après un arrêt qui m’a semblé une absence de plusieurs mois, je reprends le Journal d’un mot. Je me fais toujours, encore un peu peur avec ça. Ne plus savoir, avoir loupé le coche… je me raconte des histoires d’un retard épouvantable que j’aurais pris, de semaines entières non renseignées en septembre. Dans le même temps, je sais qu’il me suffira de m’assoir en face du texte pour que tout se prolonge, se ramifie dans cette troisième année. Ce qui ne manque pas d’arriver et les images se bousculent à la porte du petit bureau d’Aubervilliers, qui me rappellent le chœur en mal de logement de la Poule noire de Rosenthal.

Le côtoiement des journaux d’Antoine Emaz fait rêver à plus de mesure, plus d’épure. Mais aussi, dans Cambouis, dans Cuisine, il n’y a pas de date. Un travail d’édition est probablement venu remettre tout ça dans un certain ordre.


MERCREDI

Je suis loin de l’atelier. Les lundis se succèdent où je ne peux être présente au grand zoom collectif. Je n’ai plus traité les propositions dans Autobiographies comme fiction depuis la 4, et les voilà à la 10 au moins. Ce n’est pas difficile. J’ai à faire. Comme pour le Journal d’un Mot, je sais que le retour est simple. Deux points de contact cette semaine puisque f et Bruno Lecat travaillent eux aussi à la reconfiguration de leur site, blog… Cette question de l’outil va de pair avec la création. L’ignorer c’est avancer avec un sac sur la tête. L’outil qui aide à écrire, à voir clair, à donner à voir, à distribuer l’attention [et d’abord la sienne propre].


JEUDI

Omnubilée par le rendez-vous d’aujourd’hui, j’aurai passé la semaine à manquer les autres. J’ai enchaîné les ratages, retards, décalages et oublis avec une constance qui force sinon le respect au moins l’attention. Le point culminant de ces à-peu-près survient quand je me retrouve à Nation, à dix minutes d’une visio pour les Fées fâchées, sans la moindre oreillette. J’investis donc, et c’est la première fois dans un casque potable. Sans fil. Antibruit. Du genre qui rend envisageables les visios au café le Terminus. La conséquence de cet achat, c’est que je comprends enfin comment, sinon pourquoi, les gens dévorent du podcast. Le casque tient les oreilles au chaud et la ville au loin. J’ai croisé le matin même un de mes élèves à vélo avec un objet similaire sur la tête. Je me suis demandé si ce n’était pas dangereux d’aller ainsi sans plus de lien avec la réalité sonore qu’on traverse au profit d’une autre, qui ne se rematérialise que pour soi, génie de la lampe… Je comprends mieux et considère à nouveau l’enregistrement hebdomadaire de la Dose de Poésie, du Sérail, de ce journal même…

VENDREDI

Traversée de la forêt du tapis :
rencontre de l’énorme mouton.

Pendant le concert de la Sainte-Cécile, lundi à l’Onde, une phrase m’est venue, une toute petite en forme de clé du conte, pour ce projet pour harmonie et jeune public sur des musiques de Thierry Deleruyelle. La présence du compositeur sur les rangs de l’orchestre n’y est pas pour rien. Nous étions rencontré. es en vrai quelques instants plus tôt, dans les loges alors que nous correspondons depuis plus de six mois. Je lui ai communiqué deux textes d’appui pour définir un univers (drôle de fondation…) Un œuf dans la Poule de Manuela Draeger et un gros volume de Calvin & Hobbes en VO. Les deux l’intriguent. Sa musique est épique et j’aimerais lui apporter une aventure à la hauteur de la charge héroïque qu’elle véhicule, mais également à la hauteur de trois pommes.

En évoquant tout cela sur la route (le concert, la rencontre, la musique de Thierry), quelques titres surgissent comme l’énorme mouton : ils occupent un instant toute la surface du pare-brise et des trois voies devant nous. Les Aventuriers du Chausson perdu est le plus solide. Sur quoi j’appuie trois sous-chapitres :

  • la rencontre de l’énorme mouton

  • le monde vu du haut de l’armoire

  • les rapides des escaliers

Et d’autres, qui se sont échappés pendant la nuit. Mais il y a belle lurette que je ne retiens plus les titres contre leur gré.


SAMEDI

Ce message est arrivé : Oui bonjour Emmanuelle, petit message parce que je… j’ai vu ton post hier et je me disais qu’il faudrait peut-être qu’on fasse quelque chose, ça a été un très grand plaisir d’enregistrer tout ce que tu m’as proposé et je me dis qu’entre tous les poèmes que tu as publiés depuis quelque temps, quelques années, plus tout ce que tu écris, eh bien on pourrait faire quelque chose avec ça. Euh… nous deux plus, je ne sis pas, musiciens, plus d’autres lecteurs, ou d’autres personnes qui veulent apprendre les textes ou danseurs, danseuses, je ne sais pas, ou rien… en tous cas peu importe, trouver un petit truc qui nous amuse… et puis qui donnerait un peu corps à tout ça… alors, je ne sais pas : peut-être qu’il faut faire ça sur un spectacle ou qu’il faut faire ça sur une chaîne YouTube ou… je ne sais pas. Bref, en tous cas ça me ferait plaisir qu’on en discute et peut-être qu’on trouve un moyen de faire exister ça. Je t’embrasse fort (et puis si c’est pas ça, ça sera autre chose!).

Je le note pour garder pour moi la voix qui le dit. C’est celle de Stéphane Mercoyrol, le créateur de Selim Bassa, l’ami au long cours. Il y a quelque chose de la bénédiction à recevoir ce genre d’offre. Elle répond à cette préoccupation si souvent formulée ici du devenir du Sérail. Non tant pour en faire quelque chose que pour comprendre enfin de quoi ce texte est fait (d’un texte à lire, à dire, à jouer ?). Les idées fusent d’une soirée évènementielle pour les Fées fâchées, d’une nuit de lecture récemment évoquée avec Pierre suite à la lecture du Crapaud de Victor Hugo (une nuit de Légende des Siècles, mais si je m’occupais de mon Sérail, plutôt…), d’un livre audio polyphonique, d’un podcast… Mais surtout ce message nous invite à nous retrouver autour d’un café. Et je sais que ce moment seul me remettra sur la voie d’écrire pour cette voix éblouissante que j’ai notée plus haut pour le seul étonnement de réécouter son message.