• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'AUTOMNE V


Centre René Barjavel, Vichy, en attendant les parents

LUNDI

Ce matin, j’ai reçu un message de Will. Will du Tiers-Livre, Will qui habite à Jonzac. J’ai mentionné à plusieurs reprises ici l’idée de faire quelque chose avec lui et Camille, puisque Jonzac semble être une plaque tournante du Tiers-Livre. Recevoir un mail de Will, c’est comme recevoir une lettre. Une lettre de quelqu’un dont on aurait toujours souhaité recevoir une lettre sans jamais le demander directement, mais en envoyant toute sorte de messages au vent, bouteilles à la mer, signaux de fumée… La joie que me procure ce signe est très proche de celle éprouvée le jour où un ami fortuné et désireux de m’être agréable (puisque je l’allais soutenir pendant ces sempiternelles vacances d’été avec ses vieux parents à Cabourg), m’avait réservé la chambre de Marcel Proust au Grand Hôtel — Chambre dont personne ne voulait puisque les hauts barreaux du lit de fer gênaient pour regarder la télé… Mais revenons à Will qui propose une écriture « à trois plumes », évoquant la prestigieuse ascendance de Char, Breton et Éluard dans Ralentir Travaux, que je ne connais pas. Je reste ravie comme à la crèche toute la sainte journée. Au point de ne pas lui répondre.

Le soir venu, je m’ouvre de ce trésor à Camille, pas surpris pour deux sous. Je me demande s’il ne faudrait pas que je rassemble quelques-uns de mes textes de l’atelier ville en guise de présentation… Mais cela semble si loin, l’atelier ville. Pendant le zoom du Tiers-Livre, je demande de l’aide. Je ne suis pas très douée pour ça. Je ne demande de l’aide qu’en dernier recours et ça m’arrache un rein d’admettre que j’en suis arrivée là. Heureusement, Isabelle et Helena viennent à la rescousse. J’ai eu peu de retours sur les enregistrements réalisés par Stéphane Mercoyrol, or ils font insister la question d’un support audio pour l’écriture. Et au-delà de ça, de savoir qu’est-ce que j’écris ? Du à lire ? Du à dire ?… Et si c’est du à dire, alors comment fait-on un livre audio ? Et là encore : où vais-je trouver les moyens ?


MARDI

Au café des sports, il y a du soleil. Il y a du soleil partout aujourd’hui. Nous parlons longuement avec Pierre qui revient de trois semaines de tournée. Il me dit qu’il a emporté le mot « Luxe » dans cette période épuisante. Le mot que j’avais dit donné, le mot que j’utilise avec son concept. Mon luxe c’est le temps, c’est de ne pas me presser pour faire les choses. J’imagine que c’est comme cela que j’en avais parlé, mais je ne sais plus et ça n’a pas grande importance, nous ramassons fréquemment dans la parole de l’autre un petit caillou tombé par inadvertance et qui une fois dans notre main, nous montre le chemin, un chemin. Je suis assez fiérote d’avoir apporté le mot luxe dans la vie d’un éclairagiste. Je dis que j’ai renoncé à publier pour Noël le Journal d’un Mot. À l’été, alors ? Je ne sais pas. Quand ce sera prêt. Et puis il y a la question du format. Mes accumulations de petits cailloux sont telles qu’il va me falloir une grue et une édition sur papier bible à la fin. Mais pas à l’été, quand même. Parce que je veux mettre en marche en janvier la nouvelle formule : un mot par semaine, sept entrées pour ce mot. Pierre ouvre des billes d’angoisse quand je lui annonce l’intégrale du projet : à terme, douze mots par an, puis, in fine, un seul, avec 365 entrées.

Je m’aperçois que j’ai oublié d’enregistrer mes cours du mardi, comme j’avais vaguement commencé à le faire. Ce serait trop lourd de réécouter tout ça, de chercher des cailloux dans ma propre parole… Mais je constate qu’une certaine élaboration en direct a encore gagné en précision, en fluidité. Conter, écrire ?


MERCREDI

En écoutant les lectures par tranches de trente minutes de F, je mets la dernière main à la mise en page du Journal d’un mot destiné à Peters B, le meilleur graphiste du monde. Ce long travail encore trop maladroit (il va falloir faire une formation Word et arrêter les ultimes bidouillages) m’a permis de prendre en main le corpus, d’en avoir une idée. Mais également d’accepter cette forme inégale. Je reçois un livre d’Alexander Kluge, Chronique des Sentiments, dedans une carte postale très bavarde, Café de Flore au recto, daté du 30.10.2003. Klaus écrit à Jean-Pierre pour son anniversaire. Il est bilingue c’est évident, il fait un petit jeu de mot sur le nom de l’auteur. Jean-Pierre vit avec Philippe. Klaus lui-même s’est promené avec. Robert le vendredi précédent. Il voulait offrir autre chose que Kafka, Brecht ou Th. Mann. Je pourrais chercher à savoir quel jour était le 30.10.2003 et me demandé ce que je faisais à cette date. De l’allemand, à Paris, un peu comme Klaus. Ces trouvailles flirtent ouvertement avec Modiano à présent. Mais je ne veux pas passer des semaines avec Klaus, Jean-Pierre, Philippe et Robert. Dans le train, j’écris je ne sais comment sur la rue Plumier, celle de mon état-civil. Délaissée de tous mes récits, même à mes proches, pour une raison simple : la rue Plumier pue des pieds. Je suis abasourdie de ce texte qui vient pendant le voyage, d’avoir si longtemps ignoré l’équivoque du plumier, et de ma première adresse (c’est mon compagnon qui souligne, lui-même sidéré de cette apparition). C’est l’évocation de l’écriture à trois plumes de Will qui m’a soufflée si loin.


JEUDI

J’ai toujours peur de rencontrer des enfants. Petits. Jusqu’au CE2. Untrac monstre dans le placard, sous le lit. Je sais qu’ils vivent ailleurs. Dans un autre temps. Qu’ils n’ont qu’à tendre la main pour toucher. Quand je tends la main, moi, c’est une main de mots, mes yeux lisent tout ce que croise mon regard. Bref, on me promène à travers l’automne vers le Puy-de-Dôme. On s’arrête dans un village. La classe est toute pareille à celle de mon CM2 : pas assez d’élèves pour séparer les niveaux. CP, CE1, CE2. Je leur raconte la Bête anti-Disney. Trompe d’éléphant, écailles, pattes griffues. Pas de vêtements. Le mot Chimère est connu, davantage par les Pokemon que par les pilastres des églises environnantes, mais je n’y regarde pas les dents. On dessine. « Moi, je fais un requin-coccinelle. On ne reconnait pas bien la tête parce que c’est un requin qui se cache. Il mange les autres en les attrapant par-derrière. » De quoi ai-je eu peur, donc ?


VENDREDI

Will et Camille se voient au déjeuner. Je passe une partie de la matinée, après-midi, soirée à trier ce qui dans l’atelier Ville de 2018 pourrait servir de base à un manuscrit martyr… Au moins deux ans que je n’avais pas remis mon nez là-dedans. Il ne faudrait pas grand-chose pour faire un livre. C’est-à-dire : beaucoup retravailler, mais pas tant écrire du neuf. Et ce qui reste à écrire, c’est déjà tout indiqué, fléché, balisé. Qui est cette Emmanuelle-là, qui a écrit là ? Si prévoyante, alors que je la pense toujours brouillonne et foutraque.

La salle a une vue magnifique, elle donne sur la rivière, sur le soleil. On y arrive sur la pointe des pieds : une femme brune est en train de laver par terre dans les couloirs. La commande était un atelier d’écriture parents-enfants. Il y a très peu d’inscrites, et seulement une enfant. Mais personne ne se montrera. Le bénévole de l’association qui m’emploie et qui m’a amenée en auto, la présidente venue jeter un œil, la responsable de la semaine de la parentalité, sa collègue et enfin la femme brune qui fait l’entretien des locaux prennent place. Tou.tes ont des enfants, des petits-enfants même. L’organisatrice est gênée pour moi. Bien à tort. J’aime les petits comités et les reformulations. Nous faisons avec. J’invente des consignes. J’accompagne de mon mieux Marguerite, qui est arménienne et fait cet atelier dans ce qui doit être sa troisième ou quatrième langue… La concision obligée de ses phrases, leur organisation probablement calquée sur sa langue maternelle qui chamboule l’ordre grammatical le plus commun pour les Français, tout cela nous fait dresser l’oreille et nous nous serrons les coudes pour arriver à parler de ce sujet brûlant comme la gaufre au feu de Bachelard : le lien des enfants avec leurs parents.


SAMEDI

Avec Najar, nous faisons une restitution de l’atelier de la veille. Il est venu avec tout son barda d’instrument : 2 guitares, un banjo, des flûtes, un petit bric-à-brac de percus. C’est une vieille connaissance. J’ai passé la matinée à mettre sur pied une solide conduite pour faire cadre aux textes de la veille. J’ai écrit une introduction pour entrer en douceur dans la polyphonie qu’il faudra faire entendre.

On naît. On naît un beau matin, ou en pleine nuit, ou à midi, ou à l’heure du goûter, où quand le soleil vient de se coucher. On naît une bonne fois pour toutes. On naît et alors on est un enfant et puis on grandit si bien qu’on n’est plus un enfant, mais un adulte. Mais voilà le truc : même quand on n’est plus un enfant, ou une enfant, on demeure l’enfant de quelqu’un, de quelqu’une, l’enfant de ses parents, ou de son parent, pour toujours. Et je dis bien toujours : cela fait longtemps que mon arrière-grand-mère est partie faire pousser ses salades dans un jardin invisible à l’œil nu, mais même absente, elle reste l’enfant de mon arrière-arrière-grand-mère. Ce n’est pas toujours simple d’être à la fois l’enfant de quelqu’une, de quelqu’un, d’une famille et un enfant. Pas simple non plus d’être un.e adulte et toujours l’enfant de son ou ses parents. Sans compter qu’en même temps on peut aussi être frère ou sœur d’un ou de plusieurs, toujours enfant de, même à l’âge adulte. Ça en fait des chapeaux différents sur une seule tête… Ces derniers jours, j’ai échangé avec un très grand nombre d’enfants, certains tout jeunes, d’autres moins jeunes et d’autres encore franchement plus âgés, (certains de ces enfants anciens avaient eux-mêmes des petits-enfants, c’est pour vous dire). J’ai rapporté des souvenirs de ces échanges et je viens les partager avec vous. Souvenirs n’est pas le mot exact, même si j’ai bel et bien fait un étonnant voyage, sillonné la région, conduite ici et là par des personnes charmantes qui se reconnaîtront. Un mot plus juste serait cadeau. Des cadeaux d’histoires et de mots, ça ne se garde pas pour soi. Ça se partage comme un gâteau dans lequel on pourrait faire mille parts sans qu’elles ne soient jamais plus petites que si on n’en faisait que deux ou trois.

Dans la salle, il y a trois générations de femmes, on les reconnait au premier coup d’œil. Un des textes sur la consigne « quels sons fais-tu ? », écrit par un homme secret :

Au cadet, j’associerai le silence. Le silence de la haute montagne qu’il fréquente, le silence des bruits qu’il ne fait pas, le phrasé très posé de ses paroles.

Najar ouvre à sa suite un moment de musique qui danse avec le silence.


DIMANCHE

Dans le théâtre blanc et or, hier, un pigeon volait, sur mes paroles, sur la musique, contre les grands masques du plafond. Parfois on est entré sans y prendre garde dans un film, un film de Angelopoulos, ou de Wenders qui se souvient de Paradjanov. Pendant quelques instants, on voit très bien la beauté, la trame de la vie.