• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'AUTOMNE III




LUNDI

Pendant le cours je prends des notes à l’arrachée sur un petit bloc. Les références évoquées qu’il conviendra de partager par des liens sur le groupe de la classe, et des pense-bêtes des points importants de méthodologie de jeu redécouvert avec tel ou tel groupe et que nous mettrons en commun le lendemain, à l’occasion du cours de Dramaturgie appliquée. Aujourd’hui, ça donne ça :

  • – Dessay dans la Fille du Régiment

  • – Gestion du tactus

  • – Hybris

  • – Direction du regard

  • – Troisième mur

Chacune de ses notes pour la mémoire contient au moins une heure de développement. J’aimerais depuis longtemps tenir un journal de bord du cours de scène au CNSMDP. Ce journal d’écriture est peut-être le moyend’y parvenir. Combien de temps peuvent-elles demeurer signifiantes pour moi ? Avec quelle régularité faut-il les développer pour ne pas les perdre ? Certaines d’entre elles pourraient devenir des têtes de chapitre (direction du regard et troisième mur par exemple). D’autres se trouveraient mieux dans un lexique assorti d’exemples (Hybris)…


MARDI

Reprise de la formation InDD. Drôle de journée de 11 h, puisque j’ai écrit pendant la pause du déjeuner, le lieu, un studio de graphistes, incitant à ce genre de pratique (manger devant son écran). J’arrive à mon propre cours un peu en retard. Tous les élèves sont déjà là, alors que d’ordinaire, je suis la première et je les vois arriver par petits groupes, ou isolément. Ça fait beaucoup de monde, après cet après-midi en tout petit comité (4 avec le formateur cette semaine). Je reste un moment impressionnée par le bas-relief qu’ils dessinent sur toute la longueur du mur. Un moment, je crois que cela me rappelle à mes premières années d’enseignement, mais non. C’est plutôt un genre de déjà-vu : l’épisode de la photo annuelle du personnel dans le Sérail. La dernière heure de cette longue journée est dévolue à Britannicus. J’aime ce qui apparaît quand la fatigue a pris toute sa place, quand il n’en reste plus pour la volonté et qu’il faut savoir se laisser porter par les forces en présence. Je leur demande de déchiffrer une scène que nous n’avions pas encore mise au travail. De la lire comme on visite un appartement qu’on cherche à acheter, à louer, dans lequel on pourrait passer de nombreuses années.


MERCREDI

Dernier jour du stage Indd. Première constatation, je pose un autre regard sur d’autres outils : CANVA, Word… Un stage Word pour aller plus vite ne serait pas de trop. Mais la pratique y suppléera. Deuxième connotation : graphiste, c’est un métier. Définitivement pas le mien. Donc : où trouver l’argent pour payer le seul avec lequel je veux travailler ? Troisième constatation, une formation, une résidence offre le temps de la réflexion (en l’occurrence sur l’édition). Le temps incompressible de la réflexion. Bien sûr, chaque problématique, chaque sujet d’importance se contente la plupart du temps d’une vie de petite rivière souterraine. Invisible, éloignée, mais présente, jamais totalement oubliée, et cet état des choses n’est pas sans intérêt, pas sans progrès. Quelque chose avance, alors que je suis ailleurs occupée, qui rejaillira plus tard, à l’occasion d’une conversation, d’une commande, d’un rêve. Mais les heures d’affilée dévolues à l’apprentissage offrent une concentration fertilisante indispensable pour catalyser tout ce qui est épars, des années de protopensées, de lectures, de pratique. Pour dessiner le départ de nouvelles routes, qui s’enfouiront elles aussi sous terre ensuite, creusant presqu’en en silence leur bout de chemin. Il en était ainsi de la résidence d’écriture que je m’étais payée à Sofia avec la Bourse Beaumarchais. Un mois de rendez-vous quotidien avec celle qui écrit ces lignes, sa préfiguration.


JEUDI

Réappris à lire, une fois de plus, avec Yves Bonnefoy. Depuis combien d’années sur les tables qui se sont succédées à mon chevet dans les déménagements traîne « Deux Scènes » ? Le titre, le sujet, tout m’attirait, mais le texte se refusait, s’était refusé plusieurs fois et peut-être simplement parce que j’avais toujours essayé de le lire le soir, aux abords du sommeil, mais l’impression d’une immense incompréhension, tête trop petite — et d’ailleurs je l’appelle la petite tête et c’est elle qui élabore pour rien, pour Hécube, le parler-clown que j’attrape à la volée —, voire d’une incompatibilité, les mots les uns après les autres sans mener nulle part, comme des mondes aliénés, des mots sans rien à se dire. Je devais avoir pourtant confiance dans le moment qui viendrait, je ne l’aurais pas trimballé ainsi pour ma seule flagellation. Ce matin, le livre s’est ouvert. J’ai compris que le feuillet plus petit (Prière d’insérer) était volant, qu’il pouvait se détacher délicatement du livre. Je l’ai lu et j’ai vu à quel point le projet d’écriture dont il rend compte m’était familier. Un texte très court, issu d’un rêve presque, suivi d’une note dix fois plus longue pour l’expliciter. Ou plutôt : la note pour l’expliciter devait faire cinq pages également, mais elle s’est transformée en note pour visiter le premier texte et cette visite est devenu un voyage en dehors de l’espace et du temps. Je suis profondément joyeuse. J’en parle immédiatement à ∱ pour l’Atelier Autobiographie. Il évoque L’Arrière-Pays et j’avoue ma lecture à la peine, la concentration exigeante qu’elle réclame, mon avancée à pas de fourmis sur ces carrefours… Il m’offre une clé : celle de la maison de Bonnefoy dans la Drôme, sa visite lui a ouvert l’Arrière-Pays.


VENDREDI

Et toujours au sujet de « Deux scènes », la tentation de reprendre un type de travail similaire à celui effectué autour de « Si les fleurs n’étaient que belles » de Jaccottet. Lecture quotidienne, par cœur peut-être de ces cinq pages à emporter dans les 50 pages d’(psych)analyse qui les suivent… Toujours la régularité, cette exclamation d’un ami devant la ponctualité d’un de mes appels : fille de militaire ! Eh oui, oui, je le suis. Ça aussi je l’avais oublié, comme le mur de sapins. Mais ça ne m’avait pas oublié. Un militaire de père imaginaire, mais un militaire tout de même. Et cette discipline dont je n’ai rien pu savoir, qui n’a pas fait partie de ma vie, je l’aiinventée à partir de quelques mots : parti faire son service, parti en Allemagne, maître-chien, et je l’habite à présent (l’équivoque de cette phrase se fait bien entendre, au moment où j’aperçois cette série d’ouvrages réguliers que j’ai dressés comme autant d’obélisques pour mettre au pas cadencé mon geste, ma pratique…). J’ai eu cette semaine des retours précis et nombreux sur une entrée du Journal d’un Mot dont je ne donnais pas cher (cf [RÉVEIL]). Des retours chaleureux sur le Journal et sur son aventure et je commence à comprendre à quel point cette pratique est le cœur de tout ce que je vais entreprendre, de tout ce que je vais écrire. Il est temps de me faire à l’idée que cette forme est mienne, devant toutes les autres. Je la fouille et elle me fouille, nous nous faisons mutuellement les poches et le vide que nous y rencontrons n’est plus que l’espace dégagé pour le mot suivant.


SAMEDI

C’est un week-end où je suis hébergée à droite et à gauche, heur de la province aux maisons spacieuses, heur plus grand encore des solides amitiés qui accueillent à bras ouverts les séjours de plusieurs repas partagés. Je ne parle pas très bien de tout cet écrit que je travaille, que je brasse. À quoi bon ? Il faudra plus tard le proposer à la lecture, à l’écoute. Pour l’instant, je préfère l’occasion d’être le sparring-partner des projets des autres. De quelques autres. Hier soir, longue discussion autour du fait sonore, dans l’hypothèse d’une candidature à la direction d’un lieu culturel. Pas la mienne, évidemment. Je n’aspire plus à diriger grand-chose. S’il n’y avait pas à la clé l’occasion de retrouver dans le travail ceux et celles dont j’aime aussi le travail, je ne me casserais plus la tête à monter des spectacles (tous ces trucs qu’il faut trimballer et monter des budgets bancals si personne ne vient à mon aide). Écrire et enseigner m’irait assez bien. Voire un petit bateau avec les Fées fâchées pour seule proue. Mais la rencontre et les retrouvailles, il n’est pas encore temps d’y renoncer.

L’atelier lyrique des élèves, il faudra bien l’écrire. Les arrangeurs attendent le programme pour la rentrée des vacances de Noël. De temps en temps, une image remonte à la surface comme une boule dans une vase épaisse. Elle éclate. J’entrevois un groupe de femmes de ménage en pause avec des seaux, des blouses, des cigarettes et une chanson fredonnée. Cet après-midi, un étrange ballet de décontraction de la figure de la reine, avec des dames tout habillées pareil — elles portent ces robes qu’Alain Zaepffel avait fait faire pour Esther au CNSAD, il y a… 20 ans. Que sont ces robes devenues ? — sur la Sarabande de Haendel — non, ça n’est pas original. Mais est-ce encore la question ? — J’ai vu la semaine dernière Victor — comment le qualifier ? Il était mon assistant, mais voilà bien longtemps qu’il est… mon partenaire ? Mon interlocuteur ? Mon co-metteur en scène ? Aujourd’hui, je dirais : mon associé, comme dans association de faîteurs, des gens qui travaillent du chapeau et saluent bien bas, avant d’en aire sortir des lapins qui parlent et qui dansent. Oui, cette définition, je crois qu’il l’aimera — et je sais qu’il m’a donné plein d’idée pour ce spectacle auquel il mettra la main. Mais je n’ai rien noté et je suis démunie. Si je ne note pas, depuis longtemps déjà, c’est foutu, ça part travailler ailleurs.


DIMANCHE

Stéphane Mercoyrol, l’acteur, le Pacha Selim de l’Enlèvement au Sérail m’envoie les enregistrements qu’il a réalisés de mes textes, avec son amabilité et sa générosité coutumière. J’écris pour ça. J’écris pour sa voix Le plus grand Métèque de Vienne, mais aussi De l’eau tu as toujours été aimé. J’écris pour lui qui a donné corps au Pacha, qui l’a inventé avec le peu que je lui donnais, et le lourd aussi, les exigences, les cicatrices peintes sur son dos, les poèmes soufis qu’il fallait parfois dire en farsi… Je l’écoute. Je me sens comme une costumière à l’essayage. Je sais faire ça : écrire pour quelqu’un, pour une voix, un corps précis. Ne faudrait-il pas écrire du théâtre, alors ? Mais finalement, mon manuscrit choral d’Osmin sur la Route (titre éphémère), qu’est-il d’autre qu’une longue série de monologues, conclue par une scène à deux voix ?