ÉCRIRE L’ÉTÉ XXXV

La juste ellipse

Récemment, je me suis replongée dans la question du cut-up. En écoutant une veille émission de Marie Richeux (Pas la peine de crier) sur le sujet, j’ai réalisé combien le geste du montage était de loin celui qui m’impressionnait et m’intéressait le plus du vaste chantier : comment raconter une histoire ? Le visionnage du court-métrage de Laetitia Lambert, L’Arène, et du long métrage de Christopher Nolan (L’Odyssée) m’ont confortée dans cette piste. Les deux peuvent se vanter d’un montage remarquable. Dans le cas de L’Odyssée, j’y suis particulièrement sensible, ayant réalisé une adaptation complexe dans le cadre de l’atelier des élèves Les Ithaques/Un Dieu versa sur moi un très profond sommeil.Par montage, j’entends la science du bon coup de ciseau, la juste ellipse. Une autre manière de dire qu’on écrit simultanément deux livres : celui qu’on garde et celui qu’on jette, celui qu’on montre et celui qu’on cache, celui qu’on dit et celui qu’on tait. C’est une règle dont j’ai une certaine maîtrise à l’échelle du dialogue. Je reprends mes notes : je l’ai même renseignée grâce à un élève curieux.
En me demandant pourquoi j’avais ôté les connecteurs logiques dans la scène écrite pour un spectacle avec orchestre, un élève a attiré mon attention sur ma pratique du montage à l’échelle du dialogue. La question est excellente : elle tient tout le théâtre dans son poing. Ce qui fait théâtre, c’est la relation entre les personnages. C’est aussi la relation qui fait le personnage. Passer 15 minutes avec l’être aimé ou 15 minutes la tête dans un four donne une idée de la relativité du temps, mais également de la relativité propre au personnage… Quand deux personnes parlent la même langue, surtout si c’est une vieille langue bien installée comme le français, elles peuvent se dispenser de certaines formes d’explicitation. Le niveau de dispense est représentatif de leur degré d’intimité. Ce qui est omis dans le texte figure cependant… ailleurs : dans le ton, dans l’attitude, dans le temps. Et finalement, dans l’atmosphère. L’usage restreint des connecteurs logiques induit une connivence entre les personnages. Cette connivence, ce degré d’intimité définit une relation, et une façon de se comporter. Quand deux personnes qui se connaissent appuient sur les connecteurs logiques, la condescendance est au rendez-vous. « Je lui ai dit PARCE QUE tu me l’avais demandé ». Il n’y a plus alors de sous-entendu à proprement parler, puisqu’on ne peut plus entendre autre chose que l’humeur qui pousse à ce genre de pauvres accentuations. Accentuer les connecteurs logiques vise à débarrasser le discours de toute ambiguïté. Musicalement, cela reviendrait à accentuer systématiquement le premier temps. Heureusement, ce genre de grossièreté ne peut parvenir à empêcher l’équivoque. Malheureusement, il n’est pas nécessaire qu’une chose soit possible pour qu’on la croie possible. Quand les arguments sont faibles, les outils rhétoriques proférés à un certain niveau d’intensité peuvent en dissimuler la misère à qui les assène. L’autre en reste, au mieux, sans voix. in Carnet des jours suivants 601 à 700 (#682 et suivantes)
Dans le cadre d’un dialogue de théâtre, je vois donc à peu près comment faire. Ce que j’ôte est rempli par les corps, la lumière, la vocalité… Mais dans le cas d’un roman, c’est une autre paire de manches. Si l’ellipse permet de définir le niveau d’intimité entre les locuteurs, la tentation est grande de la pratiquer largement pour mettre les lecteurs dans ma confidence. Ce qui équivaut à confondre relations entre personnages et relations avec ce lecteur que j’imagine… Je n’oublie pas que confidence et confiance ont la même racine. Confidence valait autrefois pour confiance intime. Verlaine écrit à Hugo : Mon cher Maître, je continue à mettre toute ma confiance et toute ma confidence en vous. Également grand le risque de perdre les lecteurs, qui n’entendraient plus alors que du son insensé. J’en arrive à la conclusion (merci Nolan et Lambert, et merci William Burroughs), qu’il faut conserver la même monture, mais sur un autre terrain. L’ellipse est aussi un outil rythmique. C’est un geste d’autorité, et il en faut pour amputer, voire, dans le cas de son propre texte, pour s’amputer soi-même. Mais vu sous cet angle, je peux échapper à la tentation de finasser, qui demeure l’attitude à haut risque de mon écriture.
Au théâtre, je ne fais pas de prisonnier. Je coupe, j’assemble, je renonce : le rythme prime qui emporte le public même quand il ne sait pas ou plus à ce qu’il assiste, comme conduit dans une voiture rapide par une main sûre. Un des plus beaux compliments qu’on m’a fait après une représentation, un des plus utiles, a été : « On ne comprend rien, mais qu’est-ce qu’on rit ! ». Le portrait de la juste ellipse se précise encore : elle vise efficacement. Je voulais que le public rit, qu’il rit de surprise, baladé d’une incongruité à l’autre. Nous connaissions le détail de ce que nous jouions (une adaptation des Joyeuses Commères de Windsor), mais seul m’importait de rendre le public témoin de la dinguerie furieuse de ces gens ordinaires. Autrement dit, qu’il soit pris dans le rythme improbable de ces personnes qui, s’ennuyant à cent sous de l’heure, n’ont de cesse de se livrer aux assemblages les plus improbables, dangereux, vains. Le livre que je veux finir, saurais-je donner une définition aussi nette de l’effet que je souhaite lui voir produire ? Ça se dessine, et les moments de ce journal y concourent. Me voilà au moins au clair avec ce que la juste ellipse peut m’offrir, si je la prends dans le bon sens : du côté du manche. Le sens pratique et non la recherche imaginaire d’une intimité.




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