• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L’ÉTÉ XVI

Ce qui aura pris le dessus, c’est la mise au propre du manuscrit de l’été. Obnubilée par la table des matières, c’est-à-dire par l’agencement entre eux de chapitres disparates, l’organisation d’un « temps de lecture », j’oublie toujours le temps infini que réclame tout le reste (corrections, mise en pages, couverture…). Tout ça c’est encore écrire, mais… dans un autre bureau. L’équipe primoconceptrice râle et traîne des pieds tandis que l’équipe organisatrice se verrait bien sur un plein-temps.

Enfin, nous y voilà : le Triptyque Sauveterre, ses 94 pages, sa table des matières.


Je n’arrive toujours pas à savoir si je dois/peux inclure les écrits de Will sur le même sujet. Je laisse la question en suspens : je n’ai pas fini de lire tout ce qu’il a écrit sur Sauveterre. Ce délai est d’ailleurs assez inexcusable (je sais qu’il y a au moins un texte directement en réponse à mes scènes de bistrot…) La vérité, c’est que je suis prise dans La Dégringolade de Gaboriau. Il publie en 1871 un roman qui retrace l’avènement, l’essor et la fin du Second Empire (en septembre 1870, pour mémoire). Ça me bluffe complètement. L’inscription de cette intrigue noire et romanesque dans l’actualité brûlante. Je lis ce roman d’intrigue en menant l’enquête sur les éléments historiques qu’il contient. Je lis comme un cochon truffier et je m’empresse d’envoyer des extraits à Jean-Claude Yon, qui sort une nouvelle édition de son Second Empire. Cette lecture m’absorbe complètement depuis que j’ai entamé le tome II. Je suis sujette que suspens, comme on dit. J’aimerais écrire des histoires à suspens, à dénouement. D’ailleurs, je ne fais rien d’autre, quelle que soit l’échelle, ou la forme que cela prenne.


f propose des modalités de discussions des manuscrits de toutes tailles (avancés ou embryonnaires). Je ne me vois pas vraiment aller discuter de mes sommes, trop développées pour être survolées. Il leur faudra des (re) lectures et des commentaires, mais les personnes qui s’y colleront en prendront pour plusieurs semaines. Par contre, l’espoir de développer une série de nouvelles pendant l’année n’est pas encore mort, bien qu’il risque l’extermination par KO au vu de mon emploi du temps professionnel en période scolaire.

Là encore, le décalage entre ce qui active ce désir (la lecture des nouvelles d’Alice Munro) et ce que je produis. Mais je me console, ou m’excuse, en me disant que je n’ai pas les moyens de pousser bien loin un quelconque « à la manière de ». Les deux textes sont brefs, leur narration, allusive. Ils répondent à une logique de château de cartes : une situation bien installée, très quotidienne et (en une ligne si possible) son anéantissement. Quand je ne suis pas occupée à le déplorer, ce décalage m’amuse. Non, me fascine. Comment une pomme peut-elle tomber aussi loin du pommier ? Mais finalement, il ne s’agit pas d’une pomme, mais plutôt d’une fleur, voire d’un pistil, ou d’une minuscule araignée née sur une haute branche et qui file à des kilomètres, embarquée dans une cagette, ou emportée par le vent…

Ensuite, je me souviens que les didascalies aident les dramaturges à écrire, pas les acteurs à jouer. Je regarde ce plan bien « boulonné » comme dirait Héléna Barroso : une situation bien installée, très quotidienne et (en une ligne si possible) son anéantissement. Qu’est-ce qui m’empêche d’avancer ? Justement cette ligne de la fin, ce boulonnage. Maintenant que je me le suis raconté, est-ce vraiment nécessaire de l’écrire ? À la réflexion, ce que je voudrais prendre d’Alice Munro, c’est sa capacité d’invention du quotidien. Rien n’est excentrique, mais rien n’est jamais convenu ni romanesque. Les personnages font des trucs de vivants. Irrationnels. Ils font avec la vie. Alors, il me suffira peut-être de savoir, de me rappeler que les situations que j’évoque se déroulent sous l’épée de Damoclès. Je laisse leur loufoquerie, leur grâce, leur banalité m’apparaître. Je ne souligne pas dans un système la fin prochaine, elle devient latente… Je m’approche du moment de reprendre ce travail, finalement.


Je dois urgemment mettre sur pied la journée d’étude de La Bonne cause qui sera consacrée au corps du délit. Celui de la bonne, tout objectivé et corvéable… J’ai besoin de cette journée, des rencontres qui s’y produiront pour écrire le spectacle de clôture. Pourtant, comme je le disais à mon alter ego du comité de recherche, bien des choix sont déjà faits, dans le répertoire : les paramètres à prendre en compte sont si nombreux (tessitures en présence, juste répartition pour les élèves, couvrir l’entièreté de la période de recherche…), que cela ne va pas traîner. Reste l’assemblage, pour lequel j’ai tant de mépris, que j’oublie que c’est une véritable écriture. C’est ainsi que je me retrouve à dire que « je n’ai pas l’habitude d’écrire du théâtre », alors que je ne fais quasiment que ça depuis plus de vingt ans ! Pour l’assemblage, j’ai besoin d’entendre Alizée Delpierre, la sociologue de « Servir chez les riches » parler des critères physiques d’embauche, Joseph Confavreux, qui a écrit un article sur le fantasme de la domestique dont je ne retrouve plus trace… Pour travailler, je sais ce dont j’ai besoin. C’est beaucoup déjà de fait.


Interruption pendant quatre jours consécutifs de la Dose de poésie. La période étant très chargée, je programme d’avance et je n’ai pas vu que plus rien ne partait en direction des abonné.es. Heureusement, l’une d’entre eux a fini par m’envoyer un message inquiet. Ce qui est drôle c’est que je travaillais dans le même temps à mettre ce pied une forme podcast, où les poèmes de la semaine seraient enregistrés. La dose de poésie est libre d’accès depuis bientôt huit ans. Un partage quasi quotidien sur Facebook, par mail pour les allergiques aux réseaux sociaux. La version enregistrée sera, elle, privée, réservée aux personnes ayant contribué au démarrage des Fées fâchées, la toute petite maison d’édition de ma compagnie. C’est un gros travail à ajouter sur mes épaules, mais également un souhait de longue date, de faire passer par la voix tous ces poèmes. Notamment pour répondre au désarroi de celles et ceux qui disent aimer la poésie, profondément, mais ne pas savoir la lire.


À côté de cette régularité quotidienne, Écrire l’année (ce journal, donc) se la coule plus douce. Je ne pensais pas pouvoir être si tranquille avec l’écriture… Mais je m’empresse tout de même de publier cette dernière édition de l’été !