• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'ÉTÉ VI

Dernière mise à jour : nov. 24


LUNDI Aujourd’hui, je veux que le livre soit rond, qu’il puisse boucler sur lui-même, partir et revenir aux archives du Sérail. Je me creuse un peu la tête, cherchant quel objet il faudrait créer pour que cela soit lisible. C’est déjà en place, avec le lent retour à Vienne. Je fouille mes fontes pendant une partie de la matinée. Des textes que j’avais exclus sont ajoutés, remaniés. Cela ne va pas sans l’impression puérile de tricher, mais je n’ai plus le loisir de faire ce genre de prisonniers, si je veux poursuivre ce qui a été entrepris (le double journal, le livre…). La reprise des cours, le retour à Paris plein de gens à (re)voir va m’obliger à plus de concision ici. Ce n’est pas un mal. J’ai flirté ce matin avec l’idée d’abandonner la dose de poésie quotidienne, mais ce serait me démunir de ce qui tient tout ensemble. Qu’il pleuve qu’il neige ou qu’il vente, je lis un poème chaque jour, je le partage. Pas en vestale, non, mais en gardienne de phare, tout de même. La bête à écrire a besoin d’être bien nourrie, ou bien affamée, c’est tout un. Rien ne lui profite mieux que ce temps d’exposition quotidien. Je suis très occupée par l’élaboration des Revox de Monsieur (NDLR Qui est une dame). Occupée ne veut pas dire que je lui écrive les dix pages par jour qu’elle mérite, mais que ça entrave tout ce que j’entreprends d’autre, ça vient se mêler du repassage, de la cuisine, des réunions… Je suis bonne joueuse : je vais aller saisir mes notes.


MARDI

Commentant la question du polar gantois et son attachement à la ville, Roselyne évoque le Paysan de Paris. Je le note illico sur la liste des lectures connexes à ce travail. Je l’ai lu quand je suis arrivée à Paris. Un autre Allobroge en exil me l’avait offert. Le conservatoire où je venais faire mes études jouxte l’enchevêtrement de passages qui fait tout un chapitre chez Aragon. Les Buttes Chaumont aussi profitaient de cette double existence, lues et parcourues… Tout cela, je ne comptais pas l’écrire ni le taire, mon idée était ailleurs en lisant le commentaire de Roselyne. Je me rappelais la démarche de Vinciane Desprest pour Au Bonheur des mortsqui pendant de nombreuses années, je crois, a collecté toutes les pistes qu’on pouvait lui donner quand elle évoquait son sujet, puis s’est donné deux ans pour toutes les suivre. Je pense aussi à Svetlana Alexievitch, déjà évoquée ici en semaine 2 (j’ai en tête les 600 à 700 rencontres de Svetlana Alexievitch pour écrire un livre. Huit années de travail pour chaque… Oui, oui. Quelque chose à prendre-là, doublement.). Un long temps d’écoute. Me laisser agir par les vents des voix qui ne sont pas la mienne. Abandonner la croyance d’une écriture univoque. Ne plus écrire qu’avec des mots, ne plus venir qu’avec des mots, des styles, dans une toute petite valise…


MERCREDI Ce que je n’ai pas le temps d’écrire s’amplifie, fait des boucles, des revers, des chapitres. Je me demande si finalement je n’écris pas pour arrêter cette circulation perpétuelle, pour la canaliser, pour qu’elle irrigue au lieu d’inonder. Et alors, évidemment, au lieu de cette rivière grossie de pluie qui sort de son lit pour aller faire marais et étang de tout, je n’ai plus qu’un petit ruisseau que je regarde de travers. MAIS, je suis déjà passée près de cet arbre. L’an passé, j’ai écrit le journal du bord du médecin de la caravane pour le Sérail. J’étais gênée tant je trouvais ça étriqué et mal fichu. La forme toujours me déçoit, j’ai confiance dans mes histoires, mais la forme… Bref, relu un an plus tard dans le cadre (syllepse) du manuscrit, c’est de la bonne matière, apte au service (retravail, ramifications…). De ces pages est sorti un personnage dont le témoignage m’occupe à présent. J’écris les transcriptions de ces Revox testamentaires. Et je retrouve la familière haine de mon style à chaud. Mais je suis déjà passée près de cet arbre. Viendra peut-être un jour où je n’aurai même plus à formuler cette phrase. La bonne blague : une amie me demande ce que j’ai fait cet été, et pourquoi je rentre au lieu de prendre un verre. Je suis une ourse, serait la réponse la mieux appropriée à cette situation. Je n’aime plus Paris, les terrasses m’emmerdent (et me rendent vulgaire), je n’aime plus Paris depuis très longtemps, y ancrer la moindre ligne relève de l’exploit en ce qui me concerne, je veux retourner dans ma grotte, retourner mon petit optimiste de bureau et faire un livre. Et naturellement l’amie demande : ça parle de quoi. Les 18 secondes d’Artaud pourraient seules contenir le temps et le chemin qu’a pris la réponse pour arriver jusqu’à mes lèvres. Je ne me pose jamais cette question. Faux, à l’occasion de je ne sais plus quelle proposition, j’ai pensé en lisant Piero et/ou Jacques : et si tu te fendais d’un essai de quatrième de couverture…

Quat’ de couv’ — chantier pour le Dictionnaire du Tiers-Livre — : Quelle déception qu’il n’y ait pas de mot consacré ! Ou plutôt un mot mystérieux (comme défets) ou provoquant une apparition déconcertante (ours) ou désarmante de franchise (belle page). Couverture au moins a bien chaud sous sa polysémie. Quat’ de couv’ estimions prometteur. À moins de le répéter en boucle pendant 15 min à haute voix pour le faire repasser de l’autre côté du miroir… comme pour n’importe quel mot en somme, même s’il faut reconnaître à cette expression un sacré potentiel de turlututu.

Voilà à quoi j’en suis finalement venue : ça parle d’un lieu exceptionnel, un cabaret viennois mythique qui n’a tourné que pendant quelques années, des circonstances dans lesquelles il a été créer et les suites qu’il a connues à travers ceux et celles qui l’avaient visité (personnel ou public). Et l’amie de me demander : mais il a vraiment existé ?


JEUDI Je tombe de ma chaise en apprenant que l’Autoportrait en Don Quichotte de Éric Pessan est quasiment introuvable. Sans ce livre, je n’aurais pas lu le Quichotte (de l’autre, Cervantès) ni le poème d’Aragon La Chambre de Don Quichotte, ni trouvé la confiance de regarder en face ce que j’avais toujours pressenti et que grâce à lui, à eux, j’ai écrit et dit à l’occasion d’un concert aux Hospices de Beaune : Contre les passions tristes, une seule chose à faire, faire, agir. Ces livres de chevalerie que Don Quichotte a lus et relus lui ont non seulement permis de craquer le code de l’illusion, des tours des enchanteurs, de lire entre les lignes de la réalité, la poésie et le secret des choses, mais ils l’ont aussi et surtout mis en mouvement. Il ne s’agissait pas de se divertir en lisant, en écoutant de la musique, en entendant de la poésie, mais bel et bien de sentir ce sens en nous de l’ouïe qui s’ouvre, du regard qui s’aiguise. Non pas divertissement, mais concentration. Non pas détente, mais action. Et Don Quichotte fonce : il se recommande de tout son cœur à sa dame Dulcinée, la priant de le secourir en ce péril extrême ; puis, bien couvert de son écu, la lance en arrêt, il se précipite, au grand galop de Rossinante, et chargeant le premier moulin qui se trouve sur sa route, lui donne un coup de lance dans l’aile, laquelle, actionnée par un vent violent, brise la lance, emportant après elle le cheval et le chevalier, qu’elle envoya rouler sans ménagement dans la poussière. Oui, il y a des coups et des bosses, des gnons et des plaies, une oreille presqu’arrachée, des bleus, mais toujours le grand corps maigre se relève pour aller aux aventures. Car la douleur est une illusion, un tour des enchanteurs, comme les moulins, les moutons, la tristesse et l’envie, la peur et la jalousie. De vrai, il n’y a que l’amour pour la Dame de sa pensée. Et l’action !

Une autre révélation Pessan, c’est qu’il ne s’est vendu de 500 exemplaires papier de son Autobiographie en Don Quichotte. Une bille de métal cogne tous mes murs en dedans. D’un côté, je fais partie des élu.es (mais à qui ai-je bien pu prêter mon volume ?), d’un autre je suis désolée qu’un livre si nécessaire à notre quotidien demeure inconnu à tant de pauvres de nous qui en auraient bien besoin, d’un autre encore le courage face à l’adversité qui marque chaque page du livre, chaque pas du Quichotte et son arrangement magnifique avec l’objectivité miteuse qu’on nous vend pour mythique (et cher encore) et dont on nous serine qu’elle est seule, unique et totémique (ce veau d’or, cette misère) et qu’il faut nous y soumettre.

VENDREDI Hier soir, en rentrant à vélo, un nouvel épisode et une augmentation de l’existant se sont ajoutés à l’articulation Sérail/Monsieur (NDLR Qui est une dame). Je ne me suis pas arrêté pour prendre de notes. Je savais que je m’en souviendrais parce qu’avant de s’écrire cette histoire se raconte en moi, elle se ressasse. Et c’est peut-être pour ça que les mots écrits ou saisis ont cette drôle de tête. Ils sont trop fortement précédés par un récit muet très satisfaisant. Un récit d’images et d’idées… — Monsieur retrouve par hasard à Paris, quelques mois, un ou deux ans, après la caravane, Selim. Nuit au bar, invention du Sérail, Monsieur et Selim vident verre sur verre pour voir au fond apparaître le portrait du plus grand métèque de Vienne. — Monsieur très curieux de la Soigneuse, la rencontre et l’emmène voir les planches de l’Ange anatomique à la BNF. — Après la guerre, Monsieur demande une consultation au jeune médecin de la caravane (qui n’est plus si jeune, du coup). C’est seulement lors de l’auscultation qu’il comprend que Monsieur est une femme. Incurable. Ces deux-là vivent ensemble encore quelques années, assez heureuses. — Monsieur a déjà publié des récits de ses voyages et de ses aventures en terres sahariennes sous un pseudonyme redoutable (Dick Duroi, Richard Corléone…). Des textes complètement bidonnés, dont certains ont servi à transmettre des codes aux réseaux de résistances méditerranéens. Elle veut laisser de vraies mémoires. Revox. — Nouvelle entrée : avant de venir en Écosse se déshabiller dans le cabinet de son confrère, Monsieur a croisé la Soigneuse au Liban, où elle s’est installée après la disparition de Selim. C’est elle qui la première lui signale la maladie à l’œuvre. Elle demande à Monsieur de l’aider à adopter une jeune enfant. — Augmentation : dans le Journal de la caravane, creuser l’ambiguïté de la relation de Monsieur avec son (ses ?) jeune vas-y-dire. Tout ça, je tourne autour depuis une semaine, mais rien n’est écrit pour l’instant qu’une longue mis en train des Revox. La proposition ressassement/effondrement #10 tombe à pic pour développer cet envol d’albatros… et retarde d’autant la confrontation avec le gras du récit où c’est moi qui suis comme l’Albatros lourdingue.


SAMEDI Je roule vers la Belle Équipe, le café, pour y retrouver une belle équipe du Tiers-Livre. Le procès des attentats du 13 novembre bat son plein. Nous sommes assis en terrasse, c’est bruyant. Nous ne sommes pas tous là, pas tous les 63 du zoom avec Éric Pessan de mercredi. Il y a Nathalie qui de près ressemble davantage encore à la fée Viviane, Caroline qu’on a découpée dans le soleil, Xavier, son beau livre jaune et son cochon vivant ou fumé et Piero, qui en a vu d’autres et garde pourtant une douceur dans la voix et l’œil qui font de lui un coriace adversaire pour le temps qui passe. Je suis là aussi. Ma nécrologie paraîtra dans les jours à venir. Des hommes armés arrivent à moto et tirent. Nous sommes des herbivores en terrasse, nous avons tant cru dans cette réalité, que nous mourrons les yeux écarquillés, sans même une terreur, juste un étonnement : Ah ? C’est donc possible ? Nous parlons de Thomas Bernard, Nathalie a inventé une technique « à la manière de » qui rouvre les grands ateliers de la Renaissance, Piero commandait un deuxième Kir et Caroline parlait d’une boîte égarée, alors même qu’elle avait été préparée à son intention, je jouais avec l’expression « port compris » et Xavier en riait et maintenant nous sommes morts. La ressemblance de Piero avec Guy Cordoliani, mon grand-père corse m’emporte avec cette ultime pensée que nous sommes dans un roman de Laurent Gaudé, celui peut-être que mon amie Cybèle, récemment partie reprendre des études à Venise au milieu du chemin de la vie, m’a envoyé il y a des mois, Venise Piero en parlait… Sur mon vélo, en roulant vers La Belle Équipe, je pense à l’équipée sauvage que déclencheraient Ugo, Camille, Bénédicte, Will et même Françoise en apprenant la nouvelle de nos morts. Le Squat Sang Noir prendrait corps. Ils incendieraient des villes…