Négatif #6

Elles se sont rencontrées depuis 5 ans. Je le sais parce que ça fait 5 doigts de la main. Et moi je suis arrivé au cinquième doigt. Le premier maman m’a dit que c’était magique comme dans un conte de fée. Le deuxième vivifiant comme des vacances en Bretagne, le troisième bouleversant comme un tremblement de terre. Le quatrième gratifiant comme un gouter après une journée d’école. Le cinquième une attente et un début. Une histoire d’amour, une histoire de doigt. Je n’ai pas tout compris quand maman elle m’a raconté ça mais elle a dit que c’était pour faire des exemples. Mes mamans elles sont artistes et traductrices. Elles voyagent beaucoup même si notre maison elle reste au même endroit. On habite à New York, à côté de la High Line, c’est bien pour faire de la trottinette. Peut-être que j’aurai un petit frère mais ce n’est pas certain parce que sur les mains des adultes il n’y a pas de sixième doigt. Alors je crois que ça va rester comme ça. Mes mamans elles ont trois ou quatre travails chacune et elles disent que les journées ne se ressemblent jamais, comme les fraises dans la barquette.

Faustine 

 

C’est le grand jour. Alban et Françoise sont partis me voir au funérarium, sur la route de Vert-Saint-Denis. [ Est-ce que j’ai encore mal? Est-ce que l’on sent toujours la même douleur lorsque les deuils s’abattent et s’abattent encore? Quelle genre de force ou de saturation naît de ces épreuves rapprochées? ] Mon autre fille Claudine est déjà là, Françoise est toujours en retard. Ma petite-fille Laurie soutient sa mère difficile de manière visible et affectée. Elles jettent un regard noir à Françoise et au Grand lorsqu’ils entrent, mon fils Jean-Claude fait un signe ridé, de loin. Aïe don’! Bon d’là d’ bon d’là, tenez-vous un peu tranquilles mes enfants. Je ne savais pas que vous en étiez de là. Eeeeeh oui… depuis la mort de Claude… [ Claude… attends… Pépère ? Il est mort ? Moi je croyais que Mémère allait le voir depuis cinq ans, chaque matin à l’hôpital depuis son infarctus, en 1983…j’ai déjà huit ans et j’attendais qu’il revienne, je fais souvent ce rêve, il est tout déguingandé ( merde, je vois bien le mot, mais je sais jamais comment on dit ) et il rit comme un bossu, il dévale les escaliers très raides de chez Mémère en fauteuil roulant, en racontant n’importe quoi… Ils m’ont menti. Ils m’ont menti… pourquoi ? Il ne reviendra pas, il ne verra plus la boucherie-charcuterie devant laquelle Mémère s’est arrêtée pour discuter avec le gars Courtet ]

Madeline ma petite-fille, non, la fille de Françoise, pas celle de Claudine… la grande tortue, n’a pas eu le courage de venir à la levée de mon corps. Elle n’a pas besoin de me voir. Nous nous sommes dit au-revoir avec l’âme quelques années auparavant, lorsque je suis tombée en croyant prendre appui sur une branche du sapin. Elle s’est jetée sur moi pour me relever, à moitié nue car accourant de la douche. Elle m’a prise dans ses bras entièrement pour la première fois — je me souvenais vraiment d’elle à cette instant, au contact de sa peau — comme un bébé ou une petite fille ( je n’étais plus bien grande à 95 ans ). Elle a pleuré. 

Bien sûr ils venaient me voir au Château, ceux de Françoise, les années qui ont suivi. Elle, « ma fille », elle venait me voir lorsqu’elle pouvait revenir de son pays lointain. L’Autruche… ah oui, l’Autriche. C’est loin mon vieux. Je ne pouvais plus me souvenir des voyages pour aller la voir et visiter Vienne. Il y avait une jeune femme rousse, au nom rigolo - Petit Bond, comme elle disait ma grande Sophie, elle sait tout car elle est tout le temps sur Intermède — qui m’avait trouvée toute mignonne et qui m’avait parlé et souri toute la soirée. J’étais fatiguée mais debout et souriante. J’ai toujours aimé voir du monde et les sorties. Surtout les thés dansants à la Salle des Fêtes avec Henri. 

Madeline est restée à la maison. Seule. Elle a tellement traîné pour se préparer - de terreur, elle ne veut pas que cette journée soit, elle ne veut pas m’enterrer — que la voilà hors d’haleine en chemin dans la côte que j’avais du mal à monter jusqu’au bout en vélo, passé le tournant de chez Beaugrand. Elle est bathe, elle appelle Françoise pour qu’elle passe la prendre en voiture sur sa route pour l’église. Elle invente qu’elle a dû chercher Ludwig ( j’ai toujours cru que c’était une fifille ce chat-là ) qui s’était caché, qu’elle a cru qu’il s’était sauvé [ Mon cœur va exploser, je suis pétrifiée. Littéralement. D’angoisse. Le haut de mon corps ne tient plus à la verticale. Je ne peux plus respirer en position assise derrière le clavier de l’harmonium. Il va falloir jouer. Il n’y a plus une goutte de sang dans mes mains, plus une goutte sur mes joues ni dans ma tête. Mon front repose sur la partition des Partita de Bach. Je dois sortir, courir, tout cela ne peut pas être. Je ne peux pas être à ce moment donné, que je me suis toujours représenté en vain. Je vais crever « Les souvenirs, c’est quelque chose qui vous réchauffe de l’intérieur. Et qui vous déchire violemment le cœur en même temps » ].

On a jeté une vingtaine de marguerites dans le trou rectangulaire. 

Madeline

 

 

Je suis née à Bruxelles dans l’arrière-boutique d’un photographe de quartier. J’ai grandi à côté du laboratoire dont les odeurs de fixateur se mêlaient à celles de la soupe et où les films séchaient, suspendus à une corde à linge, avant d’être tirés.

Mon père était passé maître dans la retouche sur négatif. Un art oublié depuis l’invention du numérique et de photoshop. 

Que n’a-t-il donc retouché la photo de famille qu’il captura le 9 mai 19..?

 

Ce dimanche-là mes parents étaient partis à la clinique me choisir un petit frère. Ils sont revenus avec deux bébés. L’un avait comme moi la peau et les yeux clairs, ils l’ont appelé Jacques. L’autre avait la peau foncée et les yeux bridés. Ils l’ont appelé Chang.

 

Jaco et Chango plus la petite fille que j’étais, c’était beaucoup au sortir de la guerre pour un maigre porte-monnaie. Mon père était agnostique mais il connaissait ses classiques. Quand des voisins faisaient mine de le plaindre, il pensait aux «  Pauvres Gens » de Victor Hugo et il leur clouait le bec en répondant :  «  Si Dieu nous en a donné deux d’un coup, il nous aidera aussi à les élever ».

 

Jaco et Chango étaient tout pareils, même taille, même poids, mêmes traits, il n’y avait pour les distinguer que cette étrange différence de carnation. Mon père les photographiait tous les jours. Une nuit, il fit un rêve en couleur.

Le lendemain, son album sous le bras, il prit le train pour Tournai et alla frapper à la porte du directeur des «  3 Suisses ».

Il fut persuasif, il ne manquait pas de talent et surtout, les jumeaux étaient si beaux… surtout Chango avec ses airs de petit bouddha.

 

Pendant quinze ans, mes frères ont servi de modèles pour le catalogue de vente par correspondance des « 3 Suisses » et par la suite pour bien d’autres publicités. Ils sont devenus des célébrités en Belgique et dans le nord de la France. Ils signaient même parfois des autographes.

Quand ils ont eu seize ans, ils ont appris à jouer de la guitare et se sont lancés dans la chanson en imitant Simon et Garfunkel. Ils ont fait tous les bals de village de Wallonie.

 

Grâce à cette retouche sur négatif — merci Papa — nous n’avons jamais manqué d’argent et le bonheur ne nous a pas quitté.

Shirin Rooze

Maman et papa sont séparés.  J’ai 2 petits frères. C’est moi la plus grande. J’ai 13 ans et je m’occupe de tout. Depuis que maman est partie papa ne travaille plus. Il ne fait rien. Ma grand- mère est morte. Mon pépé vient nous aider. ll accompagne mes petits frères à l’école. Moi j’y vais seule. J’ai dit à pépé que je préférais. J’y vais avec Morgane qui habite à côté de chez papa. Papa il était beau sur ses photos de mariage…maman aussi… Maintenant, elle est moche et grosse et j’aimerais qu’elle crève. Des fois je la vois de loin près de la cité où elle vit avec son ami, alors je change de chemin. Dans ces moments j’ai envie de mourir aussi, j’ai honte, je déteste papa qui ne fait plus rien et maman qui nous a abandonnés. Je sais dévisser la lame du taille crayon. On nous a retiré nos compas. Avec Morgane quand on est pas bien, on prend une lame et on se fait mal sur les bras ou sur les cuisses. On saigne un peu. On essaie que ça ne se voit pas trop. Notre professeur principal M Michalak le sait. Il a demandé à voir papa mais papa n’est pas venu. Notre prof dit qu’on se scarifie. Je vois bien qu’il nous surveille en faisant comme si de rien était. Mais il ne peut pas comprendre. Morgane elle me comprend et on sait que si on le fait c’est pour ne pas faire pire. C’est pour nous punir et en même temps pour nous sentir vivantes. Ça fait mal et c’est laid. C’est comme la vie. Après ça va mieux. C’est comme dire qu’on est pas d’accord à l’envers. J’ai essayé de fumer mais je n’y arrive pas, ça me dégoute. Papa il fume trop. Quand je rentre à la maison c’est horrible cette odeur de tabac. Pépé lui dit tous les jours. On espère tous les deux que Gilbert, c’est le nom de mon papa, il va se réveiller bientôt… Gilbert, il n’a presque plus de cheveux et son regard est vide quand il est assis sur le canapé du salon. Il ne sent pas bon. Il sent un peu pépé mais avec l’odeur de sueur en plus. Je n’ose pas lui dire. Je le prends parfois dans mes bras. Je sens que ça lui fait du bien mais pas assez pour qu’il devienne à nouveau vivant. Après je vais me changer. Je voudrais être docteur plus tard pour soigner papa. Pour l’instant je me sens comme un insecte enfermé dans un bocal. Je voudrais partir …je ne peux pas. Qui s’occuperait de Paul et Damien ? Et de papa ?

Des fois je vais chez pépé. Sa maison n’est pas loin. En général c’est le vendredi soir, le samedi ya pas collège. Damien et Paul sont couchés. Papa me dit que je peux y aller parce que pépé, il habite pas loin. Pépé Claude, il habite une petite maison un peu comme la notre mais plus vieille. Il y a encore une cave à charbon, elle est vide et on met les bicyclettes. Des fois je me cache dans la cave quand je veux voir personne. J’ai une cachette dans la cave ou je mets ma boite secrète avec mes photos préférées, quelques papiers où j’écris les rêves que je ne comprends pas et des lames de taille crayon. Pépé il comprend. Il me laisse quand j’ai besoin. Il m’entend. Il sait que je suis dessous. Je dis toujours à pépé que Mémé est en papier parce que je ne m’en souviens plus et que pépé la regarde souvent en photos. Il la tient dans ses vieilles mains. C’est comme s’il la tenait dans ses bras. Je sais qu’il y pense beaucoup et qu’il est seul lui aussi. Il y a depuis toujours quelques photos d’elle au salon et dans la chambre de pépé quand elle était jeune. Il y a aussi des photos de Gilbert et de tatie Nicole quand ils étaient petits et à leur mariage. Les photos de mariages m’effraient. Je n’arrive pas à imaginer comment on peu changer à ce point entre le mariage et la vie d’après. Ça ne me donne pas envie.

Avec pépé, Gilbert, tatie Nicole, son mari Jojo et mes deux cousines on se voit le dimanche chez pépé. Pépé il fait la cuisine et il rassemble toute la famille. C’est le seul moment de la semaine pendant lequel Gilbert il arrête de fumer parce que pépé il a déjà eu un cancer de la gorge. Il ne peut plus supporter l’odeur du tabac. Je crois que ça le rend triste parce qu’il doit en avoir envie des fois. Mais il ne peut plus fumer, c’est interdit par les docteurs. Maintenant il parle mais pendant longtemps il ne parlait plus à cause de l’opération. Il avait un trou dans la gorge. Maintenant il a une voix très bizarre et du coup il parle pas beaucoup non plus et moi j’aime son silence. Le dimanche c’est tatie Nicole qui parle pour tout le monde, mais je l’aime bien quand même parce qu’avec moi je sens qu’elle me comprends sans qu’on se parle. 

Pépé il dit qu’il fait la cuisine, mais il ne sait pas. On aime quand même les dimanches. Si les repas étaient bons ce serait pas pareil…

Frédéric Costa

Je crois bien n’avoir jamais aimé me mettre à table, je n’ai jamais été dans mon assiette. Mais les bols, ça oui. S’asseoir le matin avec l’envie d’en faire des tartines. Les yeux au beurre. La douce odeur de noisette qu’on étale sur le pain craquant, les petits lacs jaunes au fond des gouffres de mie. Le quignon crouton comme le fond d’un cornet à slurp. Toutes les bonnes odeurs de secret au beurre coincées là au fond et qui croquent, explosent puis s’effondrent doucement dans la bouche en pâtée sublime rien que pour me merveiller et les papilles-papillons s’envolent me peupler l’estomac. Mais les enfants doivent manger pour grandir et la nourtitude, moi, ça me fait durer de longues heures à table quand bien même je n’y suis pas dans mon assiette, avec les petits pois qui courent partout s’enchevêtrer aux lardons bicolores gris et rose. C’est jouer qu’il ne faut pas. Mais je n’ai pas l’envie de jouer au petit pois, ni au lardon, alors je voyage en sous-sol et de toutes mes jambes nues je cavalcade sous ma chaise. Pendant ce temps les petits lardons et les pois refroidissent jusqu’à figer. C’est le moment de lancer les premiers labours à la fourchette ou faire la course des doigts sur le bord de l’assiette. De plus en plus vite, tourner, remuer la soucoupe blanche qui finit par s’envoler avec pois et lardons à travers le cosmos de la cuisine. Le meilleur c’est quand même la limonade renversée, les lèvres barbues de bulles joyeuses bues aspirées à même les fleurs de la toile cirée. Gavée silencieusement le Dimanche d’hosties et de savon à paillettes, j’apprends la semaine à multiplier les tables et à mur à murer des Notre-Pèpère. Je me récite des qu’en-dira-t-on. On m’apprend à bien remercifier après avoir tourné trois fois le caramel dans ma bouche. À ne pas cracher sur les tombes. À encourager les pensées en plastique. On me fourbit mes premières armes : un arrosoir pour débutante. Après, on verra. Peut-être un parapluie transparent. Le jeudi je me laisse catéchoir bien proprement. Après on a le cœur sur la main, ça vient pleurnifler un peu dans nos âmes. Faire le bien, ça s’appelle, et si on t’a fait du mal, tu peux même te retendre les joues. Les deux. Mais faut pas trop rêvaillonner au paradis. C’est pas du gagné tout cru. Et si tu veux voir danser tous les jours dans ton assiette petits pois et lard, mieux vaut apprendre à user les meubles des autres au chiffon, ou à taper sur des machines à mots, ou même, tiens, à piquer les fesses des gens. Et qu’un jour, un prince viendra sur ses grands chevaux vapeur et qu’il me ressuscitera des verres. Alors il faudra me tenir éloignée des fontaines, des pèse-personnes — qui ne sont pas favorables à la paix des ménages — et des bas qui grésillent le mauvais genre, c’est comme fumer dans la rue. En attendant, je révise des verbes plein d’aspérités :  boire et déboire, viser et dévisser.

Françoise Durif

Association Café Europa

SIRET 804 283 737 00018

Licences d'entrepreneur de spectacles 2-1054568 & 3-1054575

7, rue de la Barre

58000 Nevers