Loupé ! #2

Ils traversent l’image comme ils traversèrent le temps, dès le début sans couleurs, ternes, lavasses, l’on pourrait croire qu’ils sont sales et poussiéreux à jamais. Leurs plis enferment bien des secrets, bien des paroles oubliées, des joies et des peines qu’on leur aurait confié. Traversant, comme une ombre au tableau pourtant si lumineux de ses quarante ans. Devant eux, c’est d’abord elle qui virevolte fixement devant l’objectif, c’est elle qui rayonne de beauté et de sourire, animant les êtres autour d’elle, les faisant danser, parler fort et rire, donnant couleurs vives et regards complices aux êtres et aux choses, une explosion de couleurs et de sons faisant raisonner et vibrer l’espace. Là, déjà las, déchirant la belle harmonie fragile du vivant, ils viennent rappeler la faille, de ce qui n’est ni tout à fait mort ni tout à fait en vie : un maillage synthétique des plus gris qui, les jours de chance, laisse passer les rayons du soleil sans trop savoir qu’en faire, absent à lui même dans une longue agonie, une chute sans fin où rien n’imprime, où tout déprime sans concessions ni retour en arrière possible. Difficile de s’en séparer, comme pour un vieux chien perclus d’arthrose rongeant son dernier os et qui vous regarde dans le fond des yeux.

Ils ont donc traversé le temps, les décennies, sans changer d’un pli, stables dans leur creuse identité, s’adaptant à chaque inconstance nomade de leurs maîtres. Ils sont toujours là. Rideaux !

Alban Gérôme

 

Le rang du milieu n’a pas de mains. Seul un appendice mou pend sans vie à l’extérieur gauche, tandis que quelques doigts s’emmêlent délibérément, formant un delta livide, défiant, pour ne pas glisser de la manche maritale.

La main droite du marié a dix doigts qui ne savent plus où courir sur la cuisse de tweed à stries verticales. Des fleurs lasses, légères et sans courage mangent la blancheur abandonnée des gants de la mariée.

Les enfants de droite croisent leurs bras et défient l’objectif. Ils se ressemblent si peu, pincent leurs lèvres fines et leurs mains aux ongles propres et nacrés agrippent leurs biceps et glissent avec fermeté sous leurs coudes innocents.

Au dernier rang, les mains sont baladeuses, on ne peut plus leur faire confiance tant elles babillent, rient et tiennent haut et fort le cou ou la taille des jeunes femmes.

Au premier rang, c’est la débandade. Les mains courent, bégaient, s’excusent, piaffent, renâclent, jaillissent de partout enfin, contredisant violemment la tenue impeccable des corps et des habits des grands jours, tentant tantôt de s’échapper, immédiatement rattrapées par leur double et plaquées à genou, tantôt pendant piteusement dans l’entrejambe entrebâillé, torturant encore des doigts braqués sur des cuisses rendues

douloureuses par la pose et l’immobilité infligée.

Exubérance de mains. Absence de mains. Protubérances éclatantes dans le cliché en noir et blanc. Le siècle écoulé a fait taire les êtres à tout jamais, mais les mains familières nous parlent obstinément au présent.

Madeline

Le jouet conjure par ses couleurs la froideur de scalpel du mobilier en acier brossé, le vertige clinique des murs blancs et l'eau minérale dans la carafe de l'adulte faussement résolu. Julien, l'a posé là à dessein. Il consent à la maturité – « tu ne vas pas rester chez nous toute ta vie »  mais sait qu'il laisse là une boussole pour rallier quand il le souhaite le territoire sans loi de l'enfance et de la fantaisie. Le fraîchement émoulu d'HEC, le vaillant soldat d'un monde de chiffres sent bien

qu'il reste en lui un endroit mouvant qui ne cessera jamais de réclamer sa part d'errance, de joie etde hasard et que ce gris-gris Made in China est la lanterne qui en indique l'entrée.

 

Hubert, solide moustachu lorrain ayant toujours eu besoin de stimulis particulièrement corsés pour ressentir un début de frémissement émotionnel – une bagarre, un barrissement de trompe de chasse, une saillie de cheval  a passé sa retraite à amonceler dans son salon, dans des rayonnages soigneusement installés par ses soins, toute sorte d'objets, souvent plus factices qu'authentiques, en lien avec la seule période historique qui l'émoustille vraiment : la seconde guerre mondiale. Du coté SS. Une manière pour lui d'affirmer fièrement son caractère frondeur et son indépendance, dans un pays où la bien-pensance parigo-sionniste fait trop souvent la loi. On y trouve, dans cette odeur crispante des appartements tenus fermés, de pleines rangées de képis, casques, étendards aux deux couleurs féroces, fusils, baïonnettes et autres ustensiles jadis bien utiles pour défendre d'importants dossiers, par-dessus en simili-cuir sur mannequins en plastique véritable, documentations, échantillons etc... Par chance, Hubert entretient, par l'écoute régulière de Michel Sardou, le chanteur apoplectique, une certaine sensibilité esthétique et avoue ne pas être étranger, parfois, à une certaine « poésie de la nature sauvage ». C'est par le fruit de cette conjonction d'incongruités qu'on distingue tout en haut du vaisselier, le seul détail qui puisse racheter ce pauvre ogre en sa grotte : un bouquet de fleurs.

Artificielles.

 

La terre est toujours le reflet de ce qui se passe sur elle ; elle est la peau du monde sur laquelle s'impriment les signes de la vie qu'elle supporte et permet. En certains endroits, elle est jaillissement et luxuriance, elle se mélange avec la vie par toutes les racines qui l'embrassent, toutes les graines qui s'y nichent et les enfants qui y grattent. En d'autres, comme au pays de Mouhamad, elle est nue et sans défense. Le soleil la brûle, les camions chargés de soldats la tallent, le manque de temps des habitants pour prendre soin d'elle, recroquevillés par la violence, l'épuise. Ici, elle est nue comme un crâne, aride comme un cœur de tortionnaire, sèche comme le claquement des balles. C'est un parchemin ocre et poussiéreux d'où le récit a disparu.

William Rollin

Ma belle écuelle de Noel, tu pèses et c’est toi mon cadeau fumant. Prestidigitation teintée de sang, des empreintes lourdes dansent sur des anses presque millénaires . Mon écuelle est d’ébène et je salive noir . Quelles mains ont pu déposer dans ma gamelle des bouts de blanche chair entre des carapaces rouges lie-de-vin ? Mon écuelle est rituelle et a lesté le porte monnaie de mémé. À coté, la panière fait pâle figure, sertie comme un mouchoir brodé. Le signe de croix avant de trancher le pain, mon écuelle connait la chanson de la magicienne au casque poivre et sel, toujours au fond du temps. Souffle, Souffle grande cuillère d’argent ! les dents sont prêtes, vive mon écuelle !

Marie Salvat

Bien coincés entre les orteils, tout au fond du creux, se loge le grain de sable qui gratte jusqu'à la douche. Deux petits pieds charnus couleur grandes vacances boudinent dans l'écrin fluo synthétique de sandales bon marché qui-tiendront-bien-la-saison. Les talons décollent, hissés vers quelques centimètres supplémentaires, par une tension domptée avec peine pour la pose et préfigurant la fuite bondissante, hurlante, qui libérera l'énergie capturée pour la photo. La semelle élastomère bleu mousse, usée par des explorations littorales imbibées de sel et les courses impétueuses d'un âge où l'on oublie de marcher, s'écrase maintenant sur les dalles caillouteuses de la cour. Ici le béton a domestiqué en carrés normés les cailloux sauvages de nos rivières, aux arêtes d'abord polies par le courant, puis battues par la pluie ou estompées sous le filigrane d'une poussière aride, et finalement usées par les pas quotidiens. De minuscules plantes émergent sur les lignes de ce quadrillage minéral, où leur vert chlorophylle rejoint le jaune desséché des feuilles affûtées des bambous. L'automne commence à déplier sur le sol une toile froissée de Simon Hantaï et on entend craquer la peinture.

​Émilie Roy

Le fil hélicoïdal du combiné les prend au lasso. La spirale se reflète sur la vitre, diffracte vers la femme,

gagne la pièce, emporte la rue, aspire le ciel et valsent les galaxies.

De choc en choc, se propage l'onde et s'amplifie, attendre la réplique du séisme comme la trajectoire sur le billard

– après l'écho, la plaque glissante de poudreuse décroche de la paroi – diffuse la voix d'un certain appel libérateur, répand la rumeur sur les places, dupe les solitudes dans le murmure des silences. L'espace et le temps suspendus se condensent dans ce fil, un de ceux qu'Ariane donna à la délivrance de Thésée, d'une fragile fibre déverse la lumière sur les ténèbres.

Dénudé de son isolant écrin de téflon, le cordon enroule l'âme, un entrelacs de brins, cuivré écheveau où caracole l'énergie, comme sang de la veine alimente la machine. Il vient s'accumuler autour la bobine, Bombyx du cocon au coeur magnétique qui absorbe les caprices de son flux de tempêtes et de sécheresses.

En quelques nœuds, la Fée recoud maladroitement l'Atlantique entre Paris et Texas.

​Émilie Chamoux

Tout petit, par encore conçu, il provenait d'une contrée lointaine, dont il ne connaissait le ciel qu'au travers des reflets de l'eau ; le lointain souvenir de la fraîche atmosphère du torrent dont ses particules avaient été arrachées pour être soumises à l'aridité du désert et au soleil de plomb. De tamis en tamis, puis de sac en sac, puis de main en main, pour finir sur le plateau d'une balance où l’œil du connaisseur et son savoir faire allaient le façonner. La fusion le prit, il ne perdit pas son scintillement, cette essence qui provoque des ruées, passa par le rouge ardent, couleur de passion et de folie, pour finir par abandonner ses imperfections baroques pour les rondeurs et la peau lisse dont l'humain se pare comme d'une richesse ultime. De l'idée d'unir à l'idée de détruire, il n'y a qu'un pas, et beaucoup d'encre il a fait couler. De finir par être « il » ou par être « elle », qui peut dire le destin d'une bague à un anneau.

Appelez-moi Victor

Le papier crépon est un peu rêche sous les doigts mais quand on le désire, il s’étire, prend des formes arrondies et devient doux et lisse. Les trois fleurs enfoncées dans le muret de sable au bord du trou sont donc en papier crépon. Elles n’ont plus de couleur définie car la photo a viré à l’ambre, c’est une vieille dame de photo. Planté à côté des fleurs bien droites au bout de leur bâtonnet, il y a aussi un petit drapeau de papier, de ceux que l’on place au sommet d’un de ces châteaux de sable que l’on construit à grands coups de pelle face à la marée montante. Les fleurs sont à vendre contre des coquillages que l’on appelle, sur cette plage, des couteaux. Entre quinze et trente couteaux pour une fleur. Les couteaux se ramassent sur le sable humide à marée basse. Certains enfants en possèdent un sac rempli, genre sac à billes. C’est le cas de cette fillette aux deux courtes tresses. Elle vend de très belles fleurs, des roses rose, rouge ou encore jaune.Ce sont les couleurs du papier crépon en vente dans la librairie sur la digue à côté de Grand Hôtel où viennent en vacances les familles juives. Avec le vert, bien entendu, pour enrober le bâton de la tige. Avoir à vendre de très belles fleurs ne s’improvise pas. Il faut avoir le tour de main pour les fabriquer. La maman de la fillette est experte en confection de fleurs en papier crépon.

Au début, elle ne savait pas non plus comment s’y prendre. Alors elle a démonté une fleur magnifique achetée à un autre enfant et elle a copié ou plutôt interprété à sa manière. Les fleurs on les confectionne quand le temps est maussade l’après-midi ou que la mer à marée haute vient frapper la digue et qu’il n’y a plus de sable sec pour y jouer.



Elle porte des gants, Loulou. Des gants au printemps, comme une jeune fille bien élevée. Comme il était d’usage de le faire, au temps de cette photo, lorsque l’on était une jeune fille dite de «  bonne famille ». Elle porte des gants, enfin disons qu’elle porte ses gants, non pas aux mains, mais entre les mains. Car ses mains sont nues et les gants, qui semblent être en cuir,  sont serrés dans sa main droite, doigts de gants vers le haut. Ses mains sont fines, longues, osseuses. Une bague à la main gauche? Peut-être.

 

 

Le trottoir sous les pieds de ce trio, est constitué de grandes dalles carrées et grises. On voit bien les jointures, plus sombres et dans les coins, des petits morceaux qui ont sauté. Derrière les pieds de Loulou, quelque chose de blanc, comme une poudre, la poudre de quelque biscuit écrasé car ce ne peut être de la farine. Sinon, il est très propre, ce trottoir. Sauf un petit papier près du pied de  Zézette, la seconde jeune fille, qui plus tard deviendra ma maman. 

Les pointes de son col de chemise - blanche, la chemise - sont longues et pointues. Elles encadrent exactement le noeud étroit de la cravate sombre dont la soie, ensuite, s’étale, plus large, et descend jusqu’au croisement du veston en passant semble-t-il par-dessus un léger pull que l’on imagine sans manche. 

En arrière-plan de la photo de ces trois jeunes gens, on aperçoit des silhouettes sombres et indistinctes qui semblent rassemblées sur un terre-plein au milieu de la chaussée. Et dans le tournant, un tram qui s’avance. Rectangulaire avec ses très étroites et nombreuses fenêtres et son fronton qui porte probablement un numéro que l’on ne distingue pas. Jaune, évidemment, ce tram, même si la photo est en noir et blanc. Les trams étaient jaunes en ces jours lointains.

Shirin Rooze

 

He wears a ring on the finger where a wedding ring might be. It is not a wedding ring. He never married her. He never wore the ring before the car accident in which she died. Today he celebrates a story that never happened.

Il porte une bague au doigt où pourrait se trouver une alliance. Ce n’est pas un anneau de mariage. Il ne l’a jamais épousée. Il n’a jamais porté la bague avant l’accident de voiture dans lequel elle est morte. Aujourd’hui, il célèbre une histoire qui ne s’est jamais produite.

 

She and her fiancé decide that their wedding day is purple. Purple dresses and purple ties. Purple flowers, scarves and eye shadow. Purple hats, scarves and socks. She and her fiancé decide that their wedding day is purple and nobody cares except her.

Son fiancé et elle décident que leur jour de leur mariage est violet. Robes violettes et cravates violettes. Fleurs violettes, foulards et ombre à paupières. Chapeaux violets, foulards et chaussettes. Elle et son fiancé décident que leur jour de leur mariage est violet et personne ne s’en soucie, sauf elle.

 

 

A picnic with no food or petrol. A sleeping station wagon on a dangerous bend. Bored, disappointed and desperate. Waiting for food and petrol.

Un pique-nique sans nourriture ni essence. Un break dans un virage dangereux. S’ennuyant, déçu et désespéré. En attente de nourriture et d’essence.

 

 

She holds a handbag filled with the detritus of her faith. Bottles of water, strings of beads and prayer books. Mass cards, idols and holy medals. She complains about how heavy her handbag is and about how awkward it is to carry. Her family tells her to carry fewer things. Her friends tell her to carry only what she needs. Her family and friends know that she does not care about them. She cares only for the dead and the imaginary.

 Elle tient un sac à main rempli des détritus de sa foi. Bouteilles d’eau, colliers de perles et livres de prière. Des feuilles de messe, des idoles et des médailles saintes. Elle se plaint de la lourdeur de son sac à main et de son malaise. Sa famille lui dit de transporter moins de choses. Ses amis lui disent de ne porter que ce dont elle a besoin. Sa famille et ses amis savent qu’elle ne se soucie pas d’eux. Elle se soucie seulement des morts et de l'imaginaire.

 

 

The youngest child is too slow and too small. He cannot keep up with his mother and his brother. His mother and brother sprint up and over the sand dunes. As they laugh, the youngest child cries. He hides his tears. His mother does not know his pain but his brother does.

Le plus jeune enfant est trop lent et trop petit. Il ne peut pas suivre sa mère et son frère. Sa mère et son frère grimpent rapidement sur les dunes de sable. Alors qu’ils rient, le plus jeune enfant pleure. Il cache ses larmes. Sa mère ne connaît pas sa douleur, mais son frère, lui, la connaît.

 

 

In the old woman’s cupboard, there is everything that has value for her. What she prefers is medicine. The state gives them huge amounts of drugs for free. The old lady gets them and keeps them. The old woman doesn’t take them. The medicine doesn't cure anybody and doesn’t help anybody. 

Dans le placard de la vieille, il y a tout ce qui a de la valeur pour elle. Ce qu’elle préfère, c'est la médecine. L’État leur donne d’énormes quantités de médicaments gratuitement. La vieille dame les reçoit et les garde. La vieille femme ne les prend pas. Le médicament ne guérit personne et n’aide personne.

 

He makes jokes about his shoes that stink too close to be ignored. He buries his feet in the sand, conscious of himself and ashamed of the smell. His feet are discovered as he rises to play for the camera. The boy groans because of the smell. Man curls his toes with shame.

Il fait des blagues sur ses chaussures qui puent de trop près pour être ignorées. Il enterre ses pieds dans le sable, conscient de lui-même et honteux de l’odeur. Ses pieds sont découverts quand qu’il se lève pour jouer pour la caméra. Le garçon grogne à cause de l’odeur. L’homme replie les orteils avec honte.

M C Tonra

On pense à un champ de neige ou plutôt à un glacier après la première vraie chute de neige de la saison.  Des courbes, des combes et du blanc comme une mousse vierge, légère et aérée par quelque procédé mécanique. Les séracs ont disparu, uniformément enfouis sous un océan de chantilly. Doit-on goûter, lécher, blesser d'un doigt iconoclaste cet appétissant paysage ? L'ombre bleuâtre dessine des strates, des sillons parallèles adoucis par la souplesse du tissu. La manche plisse au coude et couvre la menotte.

Brigitte Maurin-Dumas

 

Autour de la mère âgée de quatre-vingt-dix ans, quatre enfants aux yeux clairs. Les yeux clairs, les yeux verts, les yeux du père. Le père au regard intense, puissant, désirant, bel éclat d'émeraude traversant la vie grise. « Ah ! vous avez les mêmes yeux ! les yeux de votre père ! quels beaux yeux verts vous avez tous ! ». Contempler tous ces yeux verts fait ressurgir la peur, celle que la mère cherche à les arracher, ces yeux précieux, pour les garder religieusement en son escarcelle. De la contemplation,un à un, de ces yeux verts, jaillit un souvenir dévastateur : le soir de la mort du père, en quelques minutes, ce soir-là, le reflet du regard embué de larmes de la jeune fille alors qu'elle lève les yeux du cadavre de son père et surprend son visage, son visage à elle, sillonné de larmes, son visage ravagé dans le reflet du miroir de la chambre. Dans l'instant de vérité foudroyante de la mort du père, elle voit dans ce reflet le fatal destin, en une fraction de seconde, déjà accompli… comme une malédiction… comme une chute, et par le même temps, elle surprend sa propre beauté, non seulement la puissance du regard, l'intensité du regard du père, qu'elle lui peut-être a volé, en cette fraction de seconde à laquelle elle a assisté à son trépas, mais aussi cette beauté absolue, vibrante et terrifiante. Une beauté terrible. Ce soir-là, oui, lorsqu'il ferme les yeux pour toujours, ses yeux clos déjà ne la regardent plus vivre et grandir, parler et séduire, devenir… Les yeux de la mère, eux, sont devenus gris, à jamais. 

 

 

Au coin inférieur gauche de la photographie, un gâteau est posé, non entièrement visible, seules quelques bougies attestent qu'il s'agit bien d'un gâteau d'anniversaire. Promesse de fête et pourtant négligé par le groupe familial qui n'a pas choisi de le placer au centre. D'ailleurs, les rares bougies aperçues dans le cadre paraissent posées là à la va-vite, sur la croûte caramélisée. En ont-ils assez de manger tous ces gâteaux ? Comment vivent-ils, comment chacun vit-il ces retrouvailles, célébrées à chaque fois avec gâteau, repas abondant et champagne ? Où est la faille, gravée dans ce malheureux gâteau qui ne réussit pas à capter leurs regards droits, toujours le même sourire, identité familiale, belles dents blanches et teint hâlé de leur naissance en l'île lointaine ? gâteau gâté… 

 

 

Le canapé sur lequel ils se tiennent est argenté, mobilier de marque pour un bistrot tout à fait banal, un café entre deux pays, juste sur la frontière, mais s'enorgueillissant de cette originalité (dès leur entrée, Denise, la tenancière, a d'ailleurs précisé ceci et a ajouté, lorsqu'ils ont annoncé leurs retrouvailles, que le champagne allait couler à flots !). Griserie de leur revoyure, conte de fées à deux princesses, et un canapé d'argent, les flûtes sont de cristal, le luxe, tout petit mais réjouissant, est là, puisque l'homme est riche, paie les additions, et les chérit toutes deux, offrant le merveilleux balancement de l'une à l'autre, dans un tourbillon d'amitié, de souvenirs, d'évocations de lieux retraversés, de révélations et de mises au point, tout cela sur ce canapé qui en a entendu tant ce jour-là !

 

 

Elle porte une veste de soie, choisie parmi les nombreux vêtements qu'on lui donne à droite à gauche. Cette veste est celle qu'elle a choisit de porter ce jour-là. Un peu déchirée au niveau de la boutonnière mais cela ne se voit pas sur la photo prise par l'enfant du couple. (Parfois, elle porte des dentelles, ou des bas résilles, juste pour aller sur un chantier de décor, pour prendre le pinceau dégoulinant et peindre, en équilibre, jambes ramenées sous les jupons affriolants, déposer cette couleur en forme de désir), mais de désir, ici, il n'est plus question, non, les sourires ici se figent, celui de l'homme qui souffre, déjà défiguré par la maladie galopante, visage déjà brouillé, et celui de la femme, voulant sourire à son enfant qui prend la photo et voulant dire la joie d'être avec eux deux, pour toujours sur cette image. La soie se révèle un élément de douceur charnelle, dans ce portrait de deux êtres déjà séparés par le sort. Le pré jubile de sa verdure, la soie jubile de sa texture, les corps sont comme jetés là pour faire bonne figure. Si la soie irradie, le soi est déjà détruit.

 

 

Parmi le groupe familial des cygnes, focus sur ce poussin au duvet blanc, celui des deux qui se tient derrière l'énorme masse de sa génitrice dont l'attitude vigilante le rassure d'emblée. Il plonge sa tête dans l'eau de la rivière, insoucieux du lendemain et bienheureux en son apprentissage de palmipède. Sa tête est sous l'eau à l'heure de la prise de vue, et il va, se gavant de menu fretin, s'éclaboussant d'eau fraîche et se saoulant de vie au grand air, en ce bord de rivière encore sauvage. Symbole familial fort, le couple peut durer toute une vie de vingt années en milieu naturel, le cygne élève avec assiduité les cygneaux pendant les deux premières années de leur existence. Apollon, chéris ce juvénile écervelé !

Une bassine de fer blanc émaillée, très ancienne, existant dans l'appartement parisien depuis toujours c'est-à-dire depuis l'entrée en les murs de la famille installée en premier lieu. Appartement-atelier, seule récompense pour une famille d'artistes, l'espace comme luxe. Bassine pour la lessive, mais aussi le rempotage des plantes, ou quelque éventuelle maladresse, alors qu'il est urgent de ramasser les éclats de verre ou l'eau répandue. En son fond, cette bassine émaillée montre un dessin simple et délicat, aux couleurs nullement atténuées par le temps, un motif floral enserré par des bords bleus, de ce bleu merveilleux qui fait rêver les petits enfants ! Un bleu de ciel de carte postale ancienne, bleu turquoise selon l'ancêtre des lieux. En cette fin de journée, pour la grande joie des jeunes parents resplendissants, eux aussi artistes,la bassine se découvre un usage nouveau et sert de baignoire à l'enfant de huit mois, si potelée qu'elle déborde de son contenant. Sans faire aucun jeu de mots,on peut dire que Rosa se baigne dans les roses !

À gauche de la photographie couleur sépia, juste à la base de l'un des trois totems entourant l'étrange groupe familial, un signe est inscrit, dessiné sur le bois. Cette forme évoque une patte d'ours, extraordinairement stylisée, ligne pure et essentielle comme seuls les peuples primitifs peuvent en trouver dans leur intuition artistique. Dessin magique d'une patte d'ours, que les chamanes à tête d'oiseau et à tête de cheval intègrent dans leurs chants et dans leurs danses, appel troublé lancé vers les immensités célestes, mais aussi vers la Terre-Mère violentée et la Terre-Père oubliée.

 

Nadja Viet Halik

 

 

Le fatras bouillonnant en haut d’un mur, tout comme un morceau de ciel serait venu poser sa voile tendue ronde, un petit ciel morose et qui pèse, couvercle lourd de ciel qui semble claquer tout gonflé d’air, d’un air mou et tiède, comme enflé jusqu’à crever puis dégonflé et emmêlé, pris  au faitage d’un buisson d’épines sèches, un carré noir fait de branches perpendiculaires apparaissant, cinéma guignol en ombres chinoises de rien du tout, carré parfait, un carré, ça ne veut rien dire pour elle qui cherche des signes partout, jusque dans les trainées de condensation croisées au ciel bleu lavé des avions à réactions, carré de quatre croix marquant le ventre de toile, dans le mouvement arrêté du rideau, voile de théâtre de mots tus, rideau stoppé emmêlé juste avant l’ouverture, les trois coups sur le petit pan de mur jaune de toile grise, ciel sentant la suie sous l’insomnie de mots sur la plage presque blanche, un drap gris, gris usé de trop lavé, de trop frotté en haut du mur et qu’on laisse sécher parce que plus rien d’autre ne vient recouvrir les nuits, nuits de ciel chagrin de lessive en trop, linge limbe sans initiales frappé de l’ombre des quatre croix. Elle l’a laissé pendu là, alors qu’elle pose assise déjà molle sagement en dessous bien habillée, vêtue, revêtue enfin de sa robe noire.

Françoise Durif

 

La petite pogne trapézoïdale est minuscule, douillette. Tout y est, tout est parfait, la texture de la chair, douce comme jamais plus elle ne sera, moelleuse, satinée, le teint est uniforme miraculeux… Alors que les jambes ne sont pour l’instant que des appendices sans force, ni coordination, les petits doigts potelés, modèles exquis des menottes des angelots baroques ne sont pas tout à fait déployés, ils entortillent des mèches juvéniles… Comme au bord d’un nid, pas encore prête à s’envoler, la petite main s’accroche à la chevelure flamboyante du père avec la tranquille sérénité que rien n'y peut l’atteindre et qu’elle commande à ce royaume haut perché…

Frédéric Costa

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