L'avant-dernière volonté #12

Construire une maison pour y abriter sa famille. C’est ce qu’avait en tête l’arrière grand-père de mon arrière-grand-mère. 

La famille est d’origine paysanne et s’est établie, depuis quelques générations déjà à R, dans le nord du Piémont. Les mariages ayant péniblement réunis quelques prairies à flanc de colline, le lieu est tout trouvé pour cette construction. 

Malheureusement, il semble que l’aïeul meure plus ou moins brutalement et avant même d’avoir posé la première pierre de l’édifice. Il semble que le décès soit survenu à la suite d’une blessure à la jambe occasionnée par une branche lors de l’abattage de quelques arbres sur le site choisi en orée de forêt, blessure qui ne cicatrise pas et s’infecte même dans les semaines qui suivent—. 

« Que Giuseppe continue. C’est lui qui construira la maison et qui vivra là-haut, sur la colline au pied des monts. » 

La légende familiale se plait à lui faire prononcer ses mots sur son lit de mort, mais, en réalité, sa dernière pensée est pour Sévérina, sa jeune femme, si dure à la tache mais si attachée à lui qu’elle semble ne pouvoir trouver seule la force de continuer à vivre, à élever les deux garçons, — Giuseppe et Alfredo, qui est encore bien jeune —, si bien que, à travers la puanteur qui va augmentant à mesure que l’état de son mari empire, Sévérina, un mouchoir aux replis garnis de fleurs de lavande séchées protégeant sa bouche et son nez, l’entendra dire assez distinctement : re-marie toi vite ! 

 

Giuseppe devient père assez vite, et c’est lui qui fait construire la maison blanche aux alentours des années 1830. Il fait même peindre sur l’un des murs un carré de couleur dans lequel il demande que soient portées les initiales de ses aïeuls et ceux de son épouse: PE.NO.ME.NO.ANA.E.GE.TA.GE.NA. 

 

Mon arrière-grand-mère est née dans cette maison au début du XXème siècle. Elle la quittera à la guerre, époque de famine et de grande pauvreté pour sa famille et le village. Son père est parti tenter sa chance aux USA mais il reviendra mourir auprès des siens. La famille est déjà installée tant bien que mal en France, et déménage plusieurs fois dans de petites villes ouvrières où la mère, le frère et l’une des filles —  mon arrière-grand-mère —, la seconde étant morte, à peine mariée, de la grippe espagnole, cherchent du travail dans des ateliers et des usines. 

Mon arrière-grand-mère reviendra dans la maison blanche de plus en plus régulièrement, mais durant les étés seulement. Son jeune frère, s’étant soustrait à la conscription, demeurera interdit de séjour dans son pays natal.

 

Sa fille, ma grand-mère, née en 1921 n’y vivra jamais. La famille a déjà émigré en France où elle-même est née. Elle les quittera tous, y compris sa fille, vers 1940. Jeune veuve et mère à moins de vingt ans, elle ira chercher du travail à Paris, puis émigrera aux USA après la guerre, et ne verra jamais la maison blanche. Son frère, bien plus jeune, fera le projet de la réhabiliter afin d’y passer sa retraite, donnant ainsi l’occasion à sa mère, dont il est très proche, de retrouver ses racines. C’est lui qui fera réaliser les travaux de modernisation, comme l’installation de l’eau courante. 

 

Ma mère y viendra plus régulièrement que sa propre mère. C’est elle qui en donne les détails les plus marquants : elle a connu les fresques ornant les murs, et évoque les guirlandes de fleurs que plus personne ne verra en raison des travaux de « modernisation ». Ne resteront que les imposantes portes sculptées et les lits très hauts. Ma mère, semble-t-il, y connaitra des moments plutôt heureux de son enfance. À cette époque, j’en ignore la date précise, c’est à pieds qu’ils s’y rendent, ses grands-parents et elle, au cours de voyages de plusieurs jours. Puis ce sera en train et autocar.  Et enfin, durant mon enfance, en 2CV.

 

La maison blanche, faute d’entretien, a beaucoup vieilli. Le carré de couleur contrasté sur l’un des murs a été plus ou moins entretenu et reste une sorte de comptine qu’enfants, nous répétions inlassablement, croyant parler comme les grandes personnes. 

La maison blanche reste pour moi le lieu secret et idéalisé de l’enfance, des peurs secrètes à vaincre. Je crois avoir complètement occulté les longues périodes d’ennui, les hauts et bas de la pré-adolescence au cours desquels la vie dans cette campagne montueuse et écartée du village était loin d’être désirée, pour ne garder que l’impression d’inquiétude liée aux bois serrés qui commençaient à l’arrière de la maison — et dans lesquels nous, enfants, ne nous aventurions pas, restant en lisière pour nos jeux, nos récoltes de feuilles, de plumes — et les prés immenses terrains de jeux et de liberté.

 

Aujourd’hui, cela fait plus de quarante ans que je ne l’ai pas revue. À la mort de mon arrière-grand-mère, la maison a été confiée à des cousins. On m’a dit que les écuries avaient été transformées l’une en salle à manger — que j’imagine bien sombre, je ne sais pourquoi, même s’il est évident que des fenêtres ont pu être ménagées dans les murs épais — l’autre en salle de bains et le chemin a été goudronné depuis le bas de la colline jusqu’à l’arrivée dans la cour, près du bassin. 

 

La maison blanche a traversé bon nombre de mes textes depuis dix ans. L’écrit en a fait le tour, la traverse, tente d’en restituer les odeurs, la sonorité des pas sur les dalles des chambres. Elle retourne pour moi à l’état de lieu rêvé, qui n’existe plus dans la réalité. Il est devenu impossible d’en retrouver l’adresse précise et les caméras de Google Earth ne sont pas allées jusqu’à elle. Plus personne parmi les membres vivants de ma famille devenue de plus en plus étroite ne se souvient d’elle, ou ne l’a connue. 

 

Une photo m’est parvenue récemment, retrouvée par une tante à l’occasion d’un déménagement. Prise sous un angle que n’a pas choisi ma mémoire, je suis surprise par cette construction, complètement remodelée par mon souvenir.

Françoise Durif

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