L'avant-dernière volonté #12

à Barbara, Anne- Marie, Justine-Antonia, Thérèse, Marie- Anne, Claire et Aurore.

 

Jour après jour, semaine après semaine, sa vie s’en va, à petits pas. Le temps l’a surpris. Les records de longévité la font sourire, elle préfère désormais s’en aller, ne plus voir s’effeuiller son histoire, vieillir ses enfants, disparaître ses amours, ses amitiés, s’effacer ses souvenirs. Sa vie est passée comme un souffle. Sur le pas de cette porte qu’elle commence doucement, mais sereinement à entrebâiller, au moment où elle sent qu’elle pourrait s’échapper, au bout de la ligne de son existence, comme la secousse ressentie quand on pêche et qu’un poisson vient « piter » l’appât, elle a ressenti, d’abord en la tenant entre les mains l’enveloppe puis en l’ouvrant comme une invitation, surprenante, rafraichissante, à un nouveau petit plongeon dans la vie…

 

Hier elle descend comme quotidiennement jusqu’à la boite aux lettres. Elle l’ouvre machinalement, en retire les papiers publicitaires avec une enveloppe assez volumineuse et de belle qualité. Elle est expédiée de Corse. À l’intérieur quelques phrases laconiques lui demandant de contacter urgemment l’étude notariale de maître Claude Santoni et Col. Elle laisse s’écouler la matinée et appelle faussement détachée dans l’après midi. La clerc de notaire, lui apprend qu’il s’agit d’un héritage en cours de règlement, pour lequel l’étude a dû faire des recherches d’ayant droit. A priori elle serait l’unique survivante éligible à la succession de Simon Antoine Rutilio Graziani. Elle doit rappeler Maître Santoni le lendemain pour plus d’information. Elle raccroche un peu sonnée, presque contrariée, elle n’y comprend rien, nous n’avons plus de lien, plus personne en Corse. De notre branche Graziani, nous ne connaissons qu’un couple de vieux cousins, un frère et une sœur, jamais mariés, morts depuis longtemps, sans aucune autre nouvelle depuis lors. 

 

La vue brouillée par sa vieille cataracte, un peu aiguillonnée par le coup de fil qu’elle vient de passer, elle décide sur le champ de faire un peu de ménage dans sa tanière. Elle devait le faire de longue date, ne rien laisser d’inutile derrière elle, pas trop de trace... Elle ne veut pas aggraver la peine des enfants avec le ménage de son passé. Aujourd’hui il s’impose. Comprendre comment ce notaire de Bastia l’a débusquée et comment elle peut se retrouver à 86 ans héritière putative. Elle m’appelle dans la foulée.

 

Nous nous mettons sur la piste de la poussière, de la cendre, du papier décomposé. Depuis des années ma mère accumule, elle fait des tas, des piles, égarées de ci de là, un peu comme l’on disperse les œufs à pâques dans le jardin. Je redécouvre des recoins oubliés et des monticules de grandes enveloppes où elle a classé tous ces documents oubliés. J’essuie la margelle de la cheminée, je retire la cendre accumulée sous le foyer, j’allume un petit feu, elle s’assoie les fesses bien au chaud, moi sur la balancelle à côté. J’ai ouvert les enveloppes, éparpillé les papiers vieillis et jaunis par le temps, griffés de dates, de noms, annotés de croquis des branches des générations successives que ma mère assez férue de généalogie a tracés et compilés, comme autant de fil de laine qui vont peut- être nous aider à remonter le labyrinthe des méandres du passé …

 

Avant 1876 tout semble simple, car nous sommes corses. Les générations se suivent comme les notes de la gamme, se répétant sans sauter d’octave, identiques ou presque. Les prénoms des hommes et des femmes de la famille se succèdent et se régénèrent, seules les dates de naissances quand on les connaît et les seconds et troisièmes prénoms hérités des parrains, marraines et grands- parents permettent de distinguer les individus… Ma mère a infailliblement et systématiquement accumulé tout ce qu’elle a  pu concernant la branche corse de la famille du côté maternel. Les papiers sont là, au sol, à présent classés par dates et par qualité : les documents administratifs recopiés ou reproduits, les enveloppes, les vieilles cartes postales, les lettres échangées entre ma mère avec les vieux cousins. Autant de papiers dont la lecture plus attentive et nos petits ordonnancements remodèlent l’histoire familiale que nous avons figée dans nos représentations et légendes transgénérationnelles.

Nous identifions facilement  Rutilio, Simon et Antoine, respectivement mon bisaïeul et ses deux fils, l’ainé et le cadet. En conséquence la combinaison des prénoms Simon Antoine Rutilio pourraient indiquer pour notre mystérieux ancêtre ceux de son père, parrain et grand père, dont nous connaissons bien l’existence… mais au bataillon de notre famille, ma vieille maman, ultime mémoire du clan, ne connait pas de Simon Antoine Rutilio Graziani !

La clef est sans doute Barbara, l’arrière grand mère de ma mère et la première à quitter Borgo notre berceau Corse à l’âge de 18 ans... Barbara semble une bonne pioche, son départ si jeune, veuve de Simon le fils ainé de Rutilio, foudroyé par la maladie du charbon. Elle semble la protagoniste principale de ce hiatus historique familial, mais indubitablement il nous manque une pièce. Il est prévu que je me déplace en Corse avec la procuration maternelle pour rencontrer Maître Santoni.

 

L’étude de Maître Claude Santoni est sise dans un très beau bâtiment de pierre. On m’introduit dans un vaste bureau conservé, bien que rafraichi, dans son « jus napoléonien », de grande dimensions et de grandes fenêtres, sobre, presqu’austère, à la lumière de la Corse, c’est une ambiance solaire et chaleureuse qui se dégage du lieu. À ma grande surprise c’est une toute petite femme, la cinquantaine, rondelette, le regard vif, la parole expéditive qui m’accueille là ou j’attendais un notable chenu, blanchi par les ans.

 

Nous traitons rapidement des détails de la succession qui se résume en un magnifique domaine de terres cultivables, de vergers, de quelques arpents de vignes. Ces terres intéressent la mairie qui souhaite y faire construire une maison de retraite tout en valorisant le domaine naturel. La mairie nous en propose une somme conséquente, mais avant de prendre toute décision Mme Santoni, que je sens pressée de passer à autre chose, me suggère de prendre avec ma mère, ma sœur et nos enfants respectifs le temps nécessaire pour y réfléchir. Rien ne presse.

Elle m’invite ensuite très gentiment et en changeant perceptiblement de ton et d’énergie à passer sur le balcon filant sur lequel donne son bureau. L’espace extérieur est assez large pour deux chaises et une table en fer forgé vert de gris où nous nous installons.

Son regard s’est adouci, presque complice. Elle me confie que cette recherche d’ayants-droits l’a passionnée. Elle l’a menée dans le village d’origine de sa propre famille côté paternel et grâce à quelques souvenirs de son arrière grand mère encore vivante, elle a résolu son enquête minutieuse avec quelques recoupements complémentaires qui l’ont finalement conduite à des documents originaux qu’elle me confiera plus tard.

La fin de l’après midi est douce, la lumière du soleil confère aux pierres de tailles de la bâtisse et des balustres anciennes des couleurs de miel, je sens que Maître Santoni s’apprête à un récit dont elle a rassemblé avec plaisir et obstination toutes les pièces.

 

Barbara est appuyée sur le bastingage. Ce moment du départ qui semble remplir la foule d’une euphorie insouciante est pour elle un moment fastidieux qu’elle aurait aimé ne jamais vivre. Elle est là, pleine de colère et de chagrin subissant l’excitation de la foule. Autour d’elle, la bousculade des allées et venues des hommes de bord, les cris de la populace en bas qui les regarde, les salue et s’agite sur le quai. Antoine est là en bas lui aussi, triste et penaud, elle ne peut plus rien pour lui. Elle laisse cette terre mais sacrifie à ce départ et à sa liberté son fils nouveau-né. Tout a été si vite, elle tente de remonter le fil de ces derniers mois, essaie en vain et avec la rage de l’impuissance de comprendre ce qui aurait pu être différent, comme si elle pouvait ainsi changer le cours des choses…

Il y a moins d’un an Rutilio, le doyen de la famille sent sa mort approcher. Avant son départ il souhaite achever de vieux rêves de patriarche et marier son fils ainé Simon à Barbara une jeune cousine. Cette alliance convenue de longue date consacre son « règne ». Elle permet de réunir des terres qui avaient jadis été divisées et de reconstituer le patrimoine familial ancestral. Barbara est orpheline. Elle a été élevée par la sœur de Rutilio, restée vieille fille et qui s’est trouvée toute désignée pour s’occuper de l’enfant à la mort de ses parents, la laissant seule héritière d’un joli patrimoine terrien que Rutilio gère depuis lors. Par chance les deux fiancés se connaissent et sont inséparables depuis l’enfance. Le mariage est donc célébré plus vite que prévu.

Simon et Barbara convolent en justes noces. Leur jeune sang et l’impétuosité de leurs étreintes font bien vite le reste et la toute jeune femme est déjà grosse qu’à peine mariée.  Quelques mois plus tard et sans difficulté Simon Antoine Rutilio vient au monde. Une nouvelle vie nait, tandis qu’une autre s’éteint lentement, c’est dans l’ordre des choses… Alors Rutilio, comme une dernière volonté d’affirmer son prestige, son éclatante générosité de notable et de propriétaire terrien à la face des villageois et du reste de la famille, demande à Antoine le cadet d’aller tuer quelques moutons en l’honneur de la naissance du dernier né. Pour le grand père ce sera l’ultime banquet familial.

Antoine ne peut s’acquitter de sa tâche en raison d’un vilain tour de rein qui le maintient alité et banalement c’est Simon le fils ainé, le jeune marié et futur héritier des domaines qui s’en va tuer les bêtes. Là le mauvais conte commence, il se blesse comme souvent ici, trois fois rien, mais l’un des moutons, on ne le sait que plus tard à la mort de quelques autres bêtes du troupeau, est porteur du charbon. On avait oublié les pâtures maudites, interdites de longue date, pendant l’été les bêtes s’en sont peu à peu rapprochées et personne n’a songé aux épidémies d’antan. Avec les grosses chaleurs le charbon s’est réveillé… Le fils décède avant que l’on puisse faire quelque chose et Rutilio désespéré se voit devancé par celui qui portait tous les vœux et tous les espoirs de son sang. La mort a pris Simon dans ses bras comme le vent cueille les fleurs avant que l’arbre n’ait pu donner tous ses fruits. Antoine le frère cadet est dévasté.

 

Au sol, la paille répandue amortit le bruit des galoches des plus anciens. Les volets sont fermés, les miroirs endeuillés. Simon est allongé au rez-de- chaussée mais c’est le vieux que l’on monte saluer, c’est lui le roc rouge, autoritaire que l’on vient voir terrassé, cachectique, méconnaissable. C’est Barbara aussi, la jeune veuve. La vie était trop facile pour ceux là. Les visiteurs ont ravalé leur agitation et leur hystérie, mais pas leur envie. A l’étage, silencieux, tout à coup apaisés, les alliés, amis et voisins défilent dans la vaste demeure. Aux pieds du doyen abattu ils viennent rendre leurs hommages. Lui ne respire qu’à peine, c’est le chagrin qui l’étouffe un peu plus à chaque seconde.

En venant humer l’odeur de la pénitence du vieux, on récupère un peu de bonheur pour sa propre misère et l’on se répète que l’on ne doit jamais envier le bonheur des autres. Rutilio survit plus qu’il ne vit, sa dernière obsession : convaincre Barbara d’épouser Antoine le cadet et parrain du nouveau né. Antoine est loin d’égaler Simon en énergie et en initiative, mais il pourra s’appuyer sur cette compagne vive et ambitieuse.

Barbara ne l’entend pas de cette oreille. Elle refuse tout net, elle s’entête, elle a fini avec les plans du vieux. Son Simon est parti de la faute du père, elle ne veut plus rien savoir et ne surtout pas récupérer le plus jeune qui aurait dû partir à la place de Simon. Son lait s’est tari et son nouveau né que tout le monde appelle déjà Simo tête le sein d’une autre. Rutilio cède mais sa dernière volonté est alors irrévocable : Barbara partira sans l’enfant. La jeune mère est brisée, mais elle n’a pas la force de combattre le vieux. Elle comprend son chagrin et ses ambitions, elle sait aussi que sa nouvelle vie de femme seule avec un jeune enfant à charge, même veuve, serait plus difficile encore. Elle accepte, elle n’aspire plus qu’au départ, à un autre air.

C’est le moment durant lequel la France appelle sa population à aller peupler l’Algérie, à y amener son savoir faire et du sang neuf. Barbe, c’est le nom qu’elle porte désormais, quitte en septembre 1876, à 18 ans et seule, son pays pour tenter sa chance comme lingère à Oran, sur une terre à peine pacifiée.

On imagine plus que l’on sait, car ses lettres sont rares, qu’elle y travaille trois à quatre années.

Rutilio s’est éteint alors que le bateau qui emmenait Barbara vers Marseille puis Alger doublait le port de Bastia. Simo est élevé par Marie-Justine la veuve du vieux qui dit-on l’aime et le choie plus qu’elle ne l’a jamais fait avec ses propres fils.

 

Madame Santoni suspend son récit et m’interroge sur Barbara, que savons- nous d’elle ?

Ma grand-mère décrivait sa propre grand mère Barbe comme une femme taciturne, indépendante, intrépide, autoritaire, fumant la pipe et chiquant plus que de raison, mais nous n’en savons pas beaucoup plus, nous n’avons que des bribes de son histoire qui suffisaient jusqu’à présent à notre étonnement émerveillé. Dans les années 1880, à la suite d’insurrections locales, mais ayant sans doute eu le temps de faire prospérer sa petite affaire, Barbe quitte l’Algérie pour Marseille où elle ne s’installe pas. Trouvant la vie plus agréable à Nice elle y acquiert pour une poignée de figues une vieille maison niçoise, perchée sur les flancs de la Madeleine, l’une des collines qui surplombe la ville, suffisamment vaste pour y accueillir une future famille et surtout sa petite entreprise de lavandière comme on dit dans le sud.

Barbe devient niçoise. Elle se marie, en 1882 elle met au monde Anne- Marie, à notre connaissance sa seule enfant, qui elle donnera naissance au cours de deux mariages successifs à une fratrie de douze frères et sœurs dont ma grand mère. Plusieurs générations vont prospérer dans la vieille maison de la Madeleine.

C’est un peu par hasard, lors d’un voyage en Corse, en demandant des nouvelles de la famille Graziani au boulanger du coin, que ma sœur a retrouvé les deux cousins sœur et frère, Angèle et Mathieu, déjà très âgés, sans descendance, avec lesquels nous n’avions pu entrer alors dans tous les détails d’une histoire familiale qui nous échappait en grande partie et avec lesquels ma mère a correspondu jusqu’à leur mort, le plus souvent au nouvel an.

 

Madame Santoni boit une grande rasade de citronnade glacée que nous a servi sa secrétaire. Elle a acquiescé à mon récit. J’ignore si c’est le destin de cette jeune veuve qui prend en main seule son existence ou l’enquête dans son village qui la touche autant, mais je la sens émue, concernée. Je n’ose pas l’interroger, elle reprend le fil renoué de son histoire, le regard tourné vers l’intérieur … Comme le grand père l’avait espéré, Simo très jeune prend en main le domaine, il administre les terres avec sérieux et bon sens. Il ne se marie pas. On le sait méditatif et solitaire. On lui connaît une passion : l’opéra. Il s’y rend à Bastia le plus souvent possible. Seul. On lui attribue des liaisons sans vraiment savoir si elles sont féminines. On le voit parfois sur le seuil de la bastide un carnet à la main, il y griffonne mais on ne sait pas vraiment s’il écrit ou s’il dessine. Il est secret. Antoine son parrain est devenu comme un grand frère qui l’accompagne plus qu’il ne le guide. Le leader naturel est le plus jeune, Simo. Antoine a fait quelques tentatives de demande en mariage, mais cela n’a pas abouti, il préfère sa vie de célibataire.

Alors que Simo est déjà un jeune adulte, son parrain qui rentre nuitamment, sans doute un peu éméché d’une virée en ville, se noie accidentellement emporté par une mer plus grosse qu’à l’accoutumée. Le filleul très affecté par ce décès, comme souvent, s’attache encore plus âprement au travail.

Nos cousins Angèle et Mathieu sont les rejetons de l’une des deux sœurs de Rutilio qui s’est mariée tardivement. Les seuls descendants identifiés en Corse, morts depuis des années et qui ont eux mêmes après le décès de Simo poursuivi l’entretien de quelques lopins de terre qui sont ensuite tombés en friche jusqu’à ce que la mairie cherche à les préempter pour bâtir un EPHAD et mandate Maître Santoni pour la recherche des descendants et le règlement de la succession.

 

En Corse l’histoire avait un peu oublié Barbe et son départ précipité pour l’Algérie. De son côté elle n’avait presque jamais donné de ses nouvelles, à qui ? Peut- être à Marie-Justine, mais Maître Santoni n’en a pas retrouvé de trace. Celle-ci semble avoir conclu son récit. Elle se lève et va dans le bureau. Elle en revient avec l’un des calepins que j’avais vu plus tôt, posés sur une étagère. Il y en a douze, reliés de cuir de couleurs semblables. Usés, vieillis, les feuillets jaunis mais encore lisibles.  Elle les regarde avec révérence et me confie que ce sont les carnets de Simo retrouvés dans des cartons dans la cave des cousins. En les lisant avec attention elle a découvert la vie de mon arrière-arrière grand oncle et trouvé presque toutes les clefs. Intéressé par la psychanalyse Simo y notait ses rêves, certaines de ses journées, des poèmes, des dessins, des confidences sur ces rencontres et les éléments qu’il avait pu glaner auprès de sa grand mère, de son parrain et de ses tantes sur sa mère et son père. Ces précieux carnets contiennent l’essentiel de sa vie, Claude Santoni les enveloppe et me les remet religieusement.

 

J’appelle ma mère, mais je ne lui livre pas les détails. Elle est évidemment plus intéressée par les histoires de famille que par l’héritage. Je rentre, elle va passer le mot à ma sœur. À vrai dire je suis un peu KO. Ce n’était pas grand chose et je ne suis pas resté plus de trois jours en Corse, mais sans doute que ces détournement du cours convenus de certaines existences, ces récits de solitude, d’obstination, de combat pour une vie riche et indépendante, parfois secrète, de résilience font plus écho en moi que je ne suis capable de le reconnaître. Depuis toujours j’encaisse souvent à mon insu en ayant pourtant l’impression de traverser les événements sans trop d’émoi visible… Les générations se sont suivies, les prénoms ont changé, mais les scénarios à quelques détails près sont restés les mêmes.

 

Ma mère m’attend sur le pas de la porte de la maison niçoise qu’avait acquise Barbe en 1880 en arrivant sur la côte d’azur. Elle est restée dans le giron familial, longtemps abandonnée et comme un retour aux sources, ma mère a décidé s’y installer après le décès de mon père. Peut-être aujourd’hui, sur ce seuil ressemble- t- elle un peu à Barbe ? Avec le temps, à coup sur, elle ressemble de plus en plus à sa mère, ma grand mère Justine- Antonia. Elle m’invite sur la terrasse. C’est février, le parfum des mimosas est déjà dans l’air, les bourgeons de la vigne et du figuier débourrent. Sur la table une pissaladière et une tourte de blettes blanchie par le sucre glace, c’est son rituel maternel quand je monte la voir à la maison de la Madeleine. Trois verres, et une bouteille de vin d’orange, je trouve ma mère plus fraîche, plus vive que quand je l’ai laissée, plus alerte. La vielle cloche rouillée s’agite au bout du fil de fer étique qui court encore de la grille de la porte d’entrée du bas de la propriété vers la maison, ma sœur arrive. Je la vois monter la volée de marches qui mène au seuil de la terrasse. Elle vient s’asseoir en soufflant, aucun de nous ne rajeunit…

 

A la fin de sa vie Rutilio mon bisaïeul a voulu d’une énorme fête familiale. Cette volonté, qui serait l’avant dernière, il l’ignorait, le précipiterait dans le chagrin et une fin encore plus brève. Un peu moins d’un siècle et demi plus tard, sur la table d’une terrasse de laquelle par temps clair nous voyons la Corse, je dépose devant son arrière-arrière petite fille âgée de 86 ans, de vieux carnets de cuir délavés. Y est consignée l’histoire de son petit fils, mon arrière grand oncle, et en filigrane celle de sa mère inconnue à qui, je suis sûr, ces centaines de feuillets s’adressent silencieusement : Barbara éloignée de son fils premier né, à l’origine d’une nouvelle branche de la famille, sur une nouvelle terre.

 

Ma mère nous verse de son vin doré qu’elle fait rituellement à chaque fin d’année avec les oranges du jardin. Nous sommes prêts pour une autre fête familiale qui pour modeste n’en sera pas moins habitée par mon récit et environnée du souvenir et de la présence lumineuse des orbes des existences passées de toutes celles et de tous ceux qui nous ont précédés…

 

Frédéric Costa

 

 



Construire une maison pour y abriter sa famille. C’est ce qu’avait en tête l’arrière grand-père de mon arrière-grand-mère. 

La famille est d’origine paysanne et s’est établie, depuis quelques générations déjà à R, dans le nord du Piémont. Les mariages ayant péniblement réunis quelques prairies à flanc de colline, le lieu est tout trouvé pour cette construction. 

Malheureusement, il semble que l’aïeul meure plus ou moins brutalement et avant même d’avoir posé la première pierre de l’édifice. Il semble que le décès soit survenu à la suite d’une blessure à la jambe occasionnée par une branche lors de l’abattage de quelques arbres sur le site choisi en orée de forêt, blessure qui ne cicatrise pas et s’infecte même dans les semaines qui suivent—. 

« Que Giuseppe continue. C’est lui qui construira la maison et qui vivra là-haut, sur la colline au pied des monts. » 

La légende familiale se plait à lui faire prononcer ses mots sur son lit de mort, mais, en réalité, sa dernière pensée est pour Sévérina, sa jeune femme, si dure à la tache mais si attachée à lui qu’elle semble ne pouvoir trouver seule la force de continuer à vivre, à élever les deux garçons, — Giuseppe et Alfredo, qui est encore bien jeune —, si bien que, à travers la puanteur qui va augmentant à mesure que l’état de son mari empire, Sévérina, un mouchoir aux replis garnis de fleurs de lavande séchées protégeant sa bouche et son nez, l’entendra dire assez distinctement : re-marie toi vite ! 

 

Giuseppe devient père assez vite, et c’est lui qui fait construire la maison blanche aux alentours des années 1830. Il fait même peindre sur l’un des murs un carré de couleur dans lequel il demande que soient portées les initiales de ses aïeuls et ceux de son épouse: PE.NO.ME.NO.ANA.E.GE.TA.GE.NA. 

 

Mon arrière-grand-mère est née dans cette maison au début du XXème siècle. Elle la quittera à la guerre, époque de famine et de grande pauvreté pour sa famille et le village. Son père est parti tenter sa chance aux USA mais il reviendra mourir auprès des siens. La famille est déjà installée tant bien que mal en France, et déménage plusieurs fois dans de petites villes ouvrières où la mère, le frère et l’une des filles —  mon arrière-grand-mère —, la seconde étant morte, à peine mariée, de la grippe espagnole, cherchent du travail dans des ateliers et des usines. 

Mon arrière-grand-mère reviendra dans la maison blanche de plus en plus régulièrement, mais durant les étés seulement. Son jeune frère, s’étant soustrait à la conscription, demeurera interdit de séjour dans son pays natal.

 

Sa fille, ma grand-mère, née en 1921 n’y vivra jamais. La famille a déjà émigré en France où elle-même est née. Elle les quittera tous, y compris sa fille, vers 1940. Jeune veuve et mère à moins de vingt ans, elle ira chercher du travail à Paris, puis émigrera aux USA après la guerre, et ne verra jamais la maison blanche. Son frère, bien plus jeune, fera le projet de la réhabiliter afin d’y passer sa retraite, donnant ainsi l’occasion à sa mère, dont il est très proche, de retrouver ses racines. C’est lui qui fera réaliser les travaux de modernisation, comme l’installation de l’eau courante. 

 

Ma mère y viendra plus régulièrement que sa propre mère. C’est elle qui en donne les détails les plus marquants : elle a connu les fresques ornant les murs, et évoque les guirlandes de fleurs que plus personne ne verra en raison des travaux de « modernisation ». Ne resteront que les imposantes portes sculptées et les lits très hauts. Ma mère, semble-t-il, y connaitra des moments plutôt heureux de son enfance. À cette époque, j’en ignore la date précise, c’est à pieds qu’ils s’y rendent, ses grands-parents et elle, au cours de voyages de plusieurs jours. Puis ce sera en train et autocar.  Et enfin, durant mon enfance, en 2CV.

 

La maison blanche, faute d’entretien, a beaucoup vieilli. Le carré de couleur contrasté sur l’un des murs a été plus ou moins entretenu et reste une sorte de comptine qu’enfants, nous répétions inlassablement, croyant parler comme les grandes personnes. 

La maison blanche reste pour moi le lieu secret et idéalisé de l’enfance, des peurs secrètes à vaincre. Je crois avoir complètement occulté les longues périodes d’ennui, les hauts et bas de la pré-adolescence au cours desquels la vie dans cette campagne montueuse et écartée du village était loin d’être désirée, pour ne garder que l’impression d’inquiétude liée aux bois serrés qui commençaient à l’arrière de la maison — et dans lesquels nous, enfants, ne nous aventurions pas, restant en lisière pour nos jeux, nos récoltes de feuilles, de plumes — et les prés immenses terrains de jeux et de liberté.

 

Aujourd’hui, cela fait plus de quarante ans que je ne l’ai pas revue. À la mort de mon arrière-grand-mère, la maison a été confiée à des cousins. On m’a dit que les écuries avaient été transformées l’une en salle à manger — que j’imagine bien sombre, je ne sais pourquoi, même s’il est évident que des fenêtres ont pu être ménagées dans les murs épais — l’autre en salle de bains et le chemin a été goudronné depuis le bas de la colline jusqu’à l’arrivée dans la cour, près du bassin. 

 

La maison blanche a traversé bon nombre de mes textes depuis dix ans. L’écrit en a fait le tour, la traverse, tente d’en restituer les odeurs, la sonorité des pas sur les dalles des chambres. Elle retourne pour moi à l’état de lieu rêvé, qui n’existe plus dans la réalité. Il est devenu impossible d’en retrouver l’adresse précise et les caméras de Google Earth ne sont pas allées jusqu’à elle. Plus personne parmi les membres vivants de ma famille devenue de plus en plus étroite ne se souvient d’elle, ou ne l’a connue. 

 

Une photo m’est parvenue récemment, retrouvée par une tante à l’occasion d’un déménagement. Prise sous un angle que n’a pas choisi ma mémoire, je suis surprise par cette construction, complètement remodelée par mon souvenir.

Françoise Durif

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