Bonus Track #5

—  Combien de temps il t'a fallu pour en arriver à te dire qu'elle n'essayait jamais, sinon très distraitement et maladroitement, de se mettre à ta place… d'autres adverbes surgissent et m'encombrent l'esprit, sensation malsaine : méchamment et perfidement. Méchante et perfide, comme la Reine de Blanche-Neige interrogeant le miroir. La violence de son rejet, le sentiment d'être de trop toujours suffit à gonfler ces adverbes pathétiques comme des baudruches oppressantes, obstruant le souffle, annulant toute impulsion de liberté. Je suis, tu es, nous sommes dans le labyrinthe et tu n'en sortiras pas de sitôt. Sale carne ! 

—  Oui, curieusement cette indifférence, cette désinvolture faisaient partie de son charme, au sens propre du mot elle me charmait… Elle me jetait des sorts, plutôt, non ? Elle prononçait toujours, après m'avoir attirée dans ses filets, ces atroces mots de refus, de désapprobation et de mépris. J'aurais tant voulu qu'elle m'accepte, me dise que j'étais belle, dans son regard, dans son miroir… mais impossible d'ouvrir la bouche, trop peur que des crapauds en jaillissent. Moi, je la trouvais tellement belle, tellement belle, tellement belle !

—  Jamais aucune parole, si puissamment lancée qu'elle fût, n'a eu en tombant en moi la force de percussion de certaines des siennes.Percussion, tremblement de terre, grondement paranormal, percussion de métal, sonorités sifflantes, vibrations coupantes qui font exploser le paquet d'aiguilles. Répandues sur le lino de la cuisine, elle demande que je les ramasse toutes car, précise-t-elle, je suis ses yeux. Si tu continues comme ça, ma pauv'fille, tu finiras dans le ruisseau.

 

Nadja Viet Halik

Un jour ensoleillé, en attendant que refroidisse la bouillie chaude déjà versée dans les bols, les ours décidèrent de faire une promenade. Ne craignant pas les voleurs, ils partirent de leur chaumière en laissant la porte ouverte. La mère s’endormait tous les jours avec des somnifères, le père se faufilant dans la chambre d’enfant - Elle disait « mon père m’a violée à douze ans ». Il était impossible de quitter ce visage. Elle a poursuivi son récit avec calme, aidée par les questions discrètes du présentateur, un homme mûr, cheveux gris, figure du bon père dans le rôle du confident. Enfin, lorsqu’elle s’assit sur la plus petite chaise, celle-ci cassa car Boucle d’or était trop lourde. Les enfants de Sarajevo, des orphelins au milieu des ruines. Il y a Mario. Il dit « la nuit, je rêve que ma mère est vivante ». Il a un bonnet jusqu’aux yeux, il sourit. La télé le rend lumineux, comme s’il était dans un vitrail. Je suis un chien : je bâille, les larmes roulent, je les sens rouler. Je suis un arbre, le vent s’accroche à mes branches et les agite vaguement. Je suis une mouche, je grimpe le long d’une vitre, je dégringole, je recommence à grimper. Quelquefois je sens la caresse du temps qui passe, d’autres fois —  le plus souvent —  je le sens qui ne passe pas. De tremblantes minutes s’affalent, m’engloutissent et n’en finissent pas d’agoniser. Croupies mais encore vives, on les balaye, d’autres les remplacent, plus fraîches, tout aussi vaines; ces dégoûts s’appellent le bonheur. Ma mère me répète que je suis le plus heureux des petits garçons. Papa ours grogna. Petit ours fut déçu de trouver sa petite chaise cassée et son petit bol de bouillie vide. Jusqu’à la Gare du Nord, chaque phrase de la mère - qui s’efforce de garder un ton neutre - est relevée par la fille qui y détecte aussitôt un sens caché, le vrai sens, à savoir la mauvaiseté de la mère: « Tu vois comment tu es! » Le texte maternel est passé au crible et condamné par la fille avec un acharnement qui provoquerait de l’effroi s’il n’était senti comme le signe d’un mal-être, d’un ennui, qui se résolvent dans la persécution facile et sans châtiment de la femme qui l’a mise au monde. Beaux cahiers, objets scolaires estampillés Chevignon, produits de base —  lait UHT, yaourts, Nutella, pâtes —  ni légumes ni viande, sans doute achetés dans les commerces spécialisés. Une famille bourgeoise, qui n’a pas besoin de se faire « remarquer » et qui tire sa puissance de son invisibilité même. 

Ce que je viens d’écrire est faux. Vrai. Ni vrai ni faux comme tout ce qu’on écrit sur les fous, sur les hommes. J’ai rapporté les faits avec autant d’exactitude que ma mémoire le permettait. Mais jusqu’à quel point croyais-je à mon délire? Voyez plutôt: seul au milieu des adultes, j’étais un adulte en miniature, et j’avais des lectures adultes; cela sonne faux, déjà, puisque dans le même instant, je demeurais un enfant. Je ne prétends pas que je fusse coupable: c’était ainsi, voilà tout. N’empêche que mes explorations et mes chasses faisaient partie de la Comédie familiale, qu’on s’en enchantait et que je le savais : oui, je le savais, chaque jour un enfant merveilleux réveillait les grimoires que son grand-père ne lisait plus. Mais rien n’est comparable à l’émotion que donne la vue d’un être vivant, d’un corps porteur d’un nombre inouï d’années. Nous voudrions garder ce corps rétréci, parcheminé, mais qui est le même que celui de la petite fille courant dans les rues d’Arles dans les années quatre-vingt de l’autre siècle. Elle prit donc ses jambes à son cou et courut dans la forêt avant que la famille ours ne la rattrape!

Madeline

 

Il fallait traverser les immenses gorges dans les chuchotements et les murmures. Il y avait de la boue partout. Ses cheveux blonds volaient dans le vent. Lisse et frondeuse, elle portait une robe à rayures avec un col de dentelle claire. Peut-être avait-elle peur. Mais elle était décidée à ne jamais pleurer. 

Elle voulait se délecter de lui. Elle lui embrassait le front. Ils faisaient l’amour le jour et ils faisaient l’amour la nuit. Il respirait par la bouche avec un son mouillé. Il se blottissait contre elle, heureux comme un nourrisson.

Peut-être était-elle enceinte?

L’enfant naquit à Varsovie dans le quartier des filatures. Il y avait de la boue partout. On la prénomma Soura.

C’est à cette époque, qu’ il mit de l’argent de côté dans un obus perdu trouvé sur le chemin et caché au grenier avec le livret de famille dans un coffre-fort rouillé. Il rêvait de reprendre un fond de commerce pour vendre des soldats de plomb.

Un soir, à la place de l’avenir, il n’y a plus eu que le vide. Ils étaient devenus des parents aux traits alourdis qui ont perdu un enfant.

Shirin Rooze

Du vivant de mon grand père « pépé Pépino » (diminutif de Josépino, c’est à dire Joseph) les repas de familles étaient le temps fort de la semaine. Chaque dimanche ou presque, il réunissait autour de lui tous ses enfants et présidait de grandes tablées. Ces moments familiaux étaient sans doute secrètement douloureux pour lui et Santine ( Sainte en français ) la mère. Ils auraient dû festoyer chez eux, au village, en Sicile, au lieu de cela, contraints à la fuite par un servage féodal endémique, les crises économiques, la montée du fascisme et les guerres (1), ils se retrouvaient loin, dans la France d’après guerre, un pays  où ils seraient toujours, quant à eux des étrangers. 

 Ces retrouvailles étaient néanmoins l’expression rituelle du partage par le paternel d’une partie du fruit de son labeur de la semaine avec ses enfants, leurs conjoints et une troisième génération encore en couche. Elles étaient aussi les lieux des incompréhensions silencieuses de la première génération française, encore docile, mais déjà manifestement éloignée des préoccupations du patriarche … Les familles poussaient comme ça, sur de grandes dalles de colère, des souterrains de peines agglomérées (2).

Dans les apparences les hommes étaient les maîtres de famille. Ils parlaient peu et mouraient tôt (2). Ils souhaitaient imposer de leur vivant un joug indiscuté. Ils aimaient rappeler qu’ils étaient « les chefs de famille », pouvoir transmis d’une génération à l’autre de mâles,  leur conférant le droit de l’arbitraire, un sauf conduit à toute décision abrupte et inexplicable.

 Mais dans les coulisses des cuisines, dans les actes quasi invisibles du domestique, de l’éducation des enfants, un autre pouvoir était à l’oeuvre, celui des femmes, celui de la transmission et par dessus les hommes celui du règlement et de la gestion économe des affaires du quotidien. Bavardes entre elles mais silencieuses en société, elles étaient laborieuses et regardaient la vie avec un optimisme qui allait en s’atténuant. Une fois vieilles, elles conservaient le souvenir de leurs hommes crevés au boulot, au bistrot, silicosés (2).

 A la mort de Joseph les enfants et petits enfants étaient encore tous très jeunes, tout était à construire et la famille s’éparpilla, laissant une veuve encore jeune à sa vie solitaire en HLM. Les repas autour de Santine devinrent rares. Les 4 frères et 4 sœurs qui avaient partagé plus souvent que rarement le pire que le meilleur pendant la guerre et les années étriquées qui suivirent, constituèrent avec l’arrivée d’une plus grande facilité, du confort et des pièces rapportées des épouses et époux respectifs, un groupe hétéroclite que les années, les différences sociales, les choix politiques séparèrent progressivement. La « famille » devint un groupe de gens qui n'arrivaient plus à communiquer, s'interrompant, s'exaspérant mutuellement, comparant les diplômes de leurs enfants comme la décoration de leurs maisons (3).

Avec mon père nous visitions fréquemment ma grand- mère qu’il idolâtrait à sa façon maladroite et timide d’enfant d’émigrés. De son côté elle était bourrue, mais ses regards souriants contre- disaient ses manières un peu rêches. Ces visites étaient des moments de rare tranquillité, mon père homme susceptible, complexé et atrabilaire était avec sa maman comme un enfant empressé, calme et apaisé. A ces occasions qui étaient fréquentes et qui ont rythmé notre jeunesse, nous étions transportés dans un autre espace, toujours gourmand, un peu exotique puisque ma grand mère concoctait des plats que nous ne mangions nulle part ailleurs avec des saveurs d’herbes sauvages disparues avec elle.

Ces rendez- vous étaient l’occasion de « sa » langue. Son accent était rocailleux, son vocabulaire mêlait des mots d’ailleurs, les accents toniques étaient du sud de la méditerranée. Les conversations se faisaient le plus souvent en un seul et vaste mélange d’italien, de sicilien, de niçois et de français, incompréhensible pour les étrangers à la famille… Combien l’enfance déploie t- elle d’intelligence innocente pour permettre d’accéder avec l’évidence de son naturel à toutes ces compréhensions... Je ne les entendrai plus jamais, tes fautes de français et ton accent étranger (4) Santine. En « partant », ma grand- mère sicilienne, tu nous as privé de tes néologismes amalgamés qui nous faisaient tant rire avec ma sœur, reprendre sans indulgence tes mots à contre- sens, imiter tes phrases inimitables… sans doute, cette nécessité de traduire sans même m’en rendre compte, cet élan pour comprendre l’autre, créer du lien pour une rencontre possible, m’ont ils donné ce gout de la différence, celui d’autres langues, celui de « l’étranger » en général… 

 

  1. « Les Ritals » Jean François Cavanna

  2. « Leurs enfants après eux » de Nicolas Mathieu.

  3. « Un roman français » de Frédéric Beigbeder.

 

 4.« Le livre de ma mère » d’Albert Cohen

Frédéric Costa

Tenue par le tricot souvent ma mère

ma mère souvent pour 

d’une pointe de chaussette mais froide

le lendemain au jour j’ai pu voir

Le lendemain au jour finir le reste ambré 

Simplement de ma vie jamais merveilleuse 

froide et nu mon pied

pointe 

froide et nu mon pied

Des pulls de laine qui grattaient mordaient la chair tendre

toi seule savait en taire les étoiles

cette cérémonie

Souvent ma mère

la grande valise noire l’ombre indécise pénombre à peine une ombre

mais qui ne savait pas nous savions bien 

la nuit tombait

demander ce que c’était 

mais sa voix

je ne me souviens plus de sa voix

que nous devrions plutôt

et c’est ton nom qui traverse encore mes armoires

pas encore le carton à chapeau l’ombre pour saluer 

ma mère

souvent

dans la pénombre du vestibule je l’ai écoutée et c’est à peine si je l’ai regardée 

son visage

Mais sa voix ne serait-ce que sa voix 

sans doute demander ce que c’était

J’aurais soif Intensément  

je cherche Je ne me souviens plus

qu’elle ne dirait pas non de replonger dans l’eau l’eau bleutée du soir 

ma mère souvent

la nuit tombait quand elle a dit que nous devrions plutôt

J’avais déjà cessé de la voir la grande valise noire de joie triste

Le lendemain 

souvent ma mère 

au jour j’ai pu voir

J’avais grippe et fièvre 

du tilleul de chez nous 

simplement du tilleul Fort Sucré Refroidi 

Ma mère avait pensé

 

Françoise Durif

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